‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 109 sur 302 · Chant d'Atala · texte numérisé non relu

Chant d'Atala

Après quinze nuits d'une marche précipitée, nous entrâmes dans la chaîne des monts Alléganys et nous atteignîmes une des branches du Tenase, fleuve qui se jette dans TOhio. Aidé des conseils d'Atala, je bâtis un canot, que j'enduisis de gomme de prunier, après en avoir recousu les écorces avec des racines de sapin. Ensuite je m'embarquai avec Atala, et nous nous abandonnâmes au cours du fleuve.

' Le fleuve qui nous entraînait coulait entre de hautes falaises, au bout desquelles on apercevait le soleil couchant. Ces profondes solitudes n'étaient point troublées par la présence de l'homme. Nous ne vîmes qu'un chasseur indien, qui, appuyé sur son arc et immobile sur la pointe d'un rocher, ressemblait à une statue élevée dans la montagne au Génie de ces déserts.

Atala et moi nous joignions notre silence au silence de cette scène. Tout à coup la fille de l'exil fit éclater dans les airs une voix pleine d'émotion et de mélancolie ; elle chantait la patrie absente :

<v Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!

« Si le geai bleu du Meschacebé disait k la nonpa-

pareille des Florides : Pourquoi vous plaignez-vous si tristement? n'avez-vous pas ici de belles eaux et de beaux ombrages, et toutes sortes de pâtures comme dans vos forêts? — Oui, répondrait la nonparcille fugitive, mais mon nid est dans le jasmin : qui me l'apportera? Et le soleil de ma savane, l'avez-vous?

« Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!

« Après les beures d'une marche pénible, le voyageur s'assied tranquillement. Il contemple autour de lui les toits des hommes ; le voyageur n'a pas un lieu où reposer sa tête. Le voyageur frappe à la cabane, il met son arc derrière la porte, il demande l'hospitalité ; le maître fait un geste de la main ; le voyageur reprend son arc, et retourne au désert!

« Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger et qui ne se sont as^s qu'aux festins de leurs pères !

« Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres épanchements du cœur, longues habitudes d'aimer si nécessaires à la vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point quitté leur pays natal ! Leurs tombeaux sont dans leur patrie, avec le soleil couchant, les pleurs de leurs amis et les charmes de la religion.

« Heureux ceux qui n'ont point vu les fêtes de l'étranger et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères! »

Ainsi chantait Atala. Rien n'interrompait ses plaintes, hors le bruit insensible de notre canot sur les ondes. En deux ou trois endroits, seulement, elles furent recueillies par un faible écho, qui les redit à un second plus faible, et celui-ci à un troisième plus faible encore : on eût cru que les âmes de deux amants jadis infortunés comme nous, attirés par cette

AÏALA 215

mélodie touchante, se plaisaient à en soupirer les derniers sons dans la montagne.

Page 1