Fuite d'Atala et de Chactas
Nous avions pris notre route vers l'étoile immobile*, en nous dirigeant sur la mousse du tronc des arbres. Nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que nous avions peu gagné !i ma délivrance. Le désert déroulait maintenant devant nous ses solitudes démesurées. Sans expérience de la vie des forêts, détournés de notre vrai chemin etmarchant à l'aventure, qu'allionsnous devenir?
Atala me lit un manteau avec la seconde écorce du frêne, car j'étais presque nu. Elle me broda des mocassins* de peau de rat musqué avec du poil de porcépic. Je prenais soin à mon tour de sa parure. Tantôt je lui mettais sur la tête une couronne de ces mauves bleues que nous trouvions sur notre route, dans des cimetières indiens abandonnés; tantôt je lui faisais des colliers avec des graines rouges d'azalea \ et puis je me prenais à sourire en contemplant sa merveilleuse beauté.
Quand nous rencontrions un fleuve, nous le passions sur un radeau ou à la nage. Atala appuyait une de ses mains sur mon épaule, et, comme deux cygnes voyageurs, nous traversions ces ondes solitaires.
Souvent, dans les grandes chaleurs du jour, nous cherchions un abri sous les mousses des cèdres. Presque tous les arbres de la Floride, en particulier le cèdre et le chêne vert, sont couverts d'une mousse blanche qui descend de leurs rameaux jusqu'à terre. Quand la nuit, au clair de lune, vous apercevez sur la nudité d'une savane une yeuse isolée revêtue de cette
* L'éloile polaire de la conslellation de la Grande-Ourse.
2 CInussures indiennes.
3 Azalea : piaule vivace, s'élevant jusqu'à la taille d'ua arbrisfcnu. à feuilles persistantes, à fleurs singulières.
draperie, vous croiriez voir un fantôme traînant après lui ses longs voiles. La scène n'est pas moins pittoresque au grand jour, car une foule de papillons, de mouches brillantes, de colibris, de perruches vertes, de geais d'azur, vient s'accrocher à ces mousses, qui produisent alors l'effet d'une tapisserie en laine blanche où l'ouvrier européen aurait brodé des insectes et des oiseaux éclatants ^
C'était dans ces riantes hôtelleries, préparées par le grand Esprit, que nous nous reposions à l'ombre.. Lorsque les vents descendaient du ciel pour balancer ce grand cèdre, que le château aérien bâti sur ses branches allait flottant avec les oiseaux et les voyageurs endormis sous ses abris, que mille soupirs sortaient des corridors et des voûtes du mobile édifice, jamais les merveilles de l'ancien monde n'ont approché de ce mouvement du désert.
Chaque soir nous allumions un grand feu et nous bâtissions la hutte du voyage avec une écorce élevée sur quatre piquets. Si j'avais tué une dinde sauvage, un ramier, un faisan des bois, nous le suspendions devant le chêne embrasé, au bout d'une gaule plantée en terre, et nous abandonnions au vent le soin de tourner la proie du chasseur. Nous mangions des mousses appelées tripes déroche"-, des écorces sucrées de bouleau, et des pommes de mai, qui ont le goût de la pêche et de la framboise. Le noyer noir. réra])le, ]o
» La description n'est guère ici qu'un ornement de luxe : c'est, on le sent un peu trop, Chateaubriand qui décrit pour son compte plus encore que Cliactas.
» Ici, l'auteur s'amuse. « Je veu.x bien, dit Sainle-Beuve, qu'on soit exact en fait de couleur locale, et même je le désire : mais il ne faut pas que le narrateur, surtout si c'est une aventure de sentiment et de passion qu'il nous raconte, aille chercher exprès dansscs souvenir? et dans leur expression, je ne sais quoi qui noua étonne, qui nous déconcerte, et qui ressemble toujours àuneuichv d'auteur qu'il nous fait ».
sumac, fournissaient le vin à notre table. Quelquefois j'allais chercher parmi les roseaux une plante dont la fleur allongée en cornet contenait un verre de la plus pure rosée. Nous bénissions la Providence," qui sur la faible tige d'une fleur avait placé cette source limpide au milieu des marais corrompus, comme elle a mis l'espérance au fond des cœurs ulcérés par le chagrin, comme elle a fait jaillir la vertu du sein des misères de la vie.