Profession d'Amélie
Au lever de l'aube, j'entendis le premier son des cloches... Vers dix heures, dans une sorte d'agonie, je me traînai au monastère. Rien ne peut plus être tragique quand on a assisté à un pareil spectacle; rien ne peut plus être douloureux quand on y a survécu.
Un peuple immense remplissait l'église. On me conduit au banc du sanctuaire ; je me précipite à genoux sans presque savoir oii j'étais ni à quoi j'étais résolu. Déjà le prêtre attendait à l'autel : tout à coup la grille mystérieuse s'ouvre, et Amélie s'avance, parée de toutes les pompes du monde. Elle était si belle, il y avait sur son visage quelque chose de si divin, qu'elle excita un mouvement de surprise et d'admiration. Vaincu par la glorieuse douleur de la sainte, abattu par les grandeurs de la religion, tous mes projets de violence s'évanouirent; ma force m'abandonna; je me sentis lié par une main toute-puissante, et, au lieu de blasphèmes et de menaces, je ne trouvai dans mon cœur que de profondes adorations et les gémissements de l'humilité.
Amélie se place sous un dais. Le sacrifice commence
toire la pitié qu'on vous montre ici. Je vois un jeune homme entêté de chimères, à qui tout déplaît, et qui s'est soustrait aux charges de la société pour se livrer à d'inutiles rêveries On n'est point, monsieur, un homme supérieur parce qu'on aperçoit le monde sous un jour odieux. On ne hait les hommes et la vie que faute de voir assez loin. Etendez un peu plus voire regard, et vous serez bientôt convaincu que tous ces maux dont vous \ous plaignez sont de purs néan s. Jeune présomp ueux, qui avez cru que l'homme se peut suffire à lui-même, la solitude est mauvaise à celui qui n'y vil pas avec Dieu; elle redouhle les puissances de l'àmeen même temps qu'elle leur ôte tout sujet pour s'exercer. Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables : s'il les laisse inutiles, il en est d'aboi d puni par une secrète misère, et tôt ou lard le ciel lui envoie un châtiment effrovable. »
à la liioni (les flambeaux, au milieu des fleurs et dos parfums, qui devaient rendre l'holocauste agréable. A rofl'ertoire, le prêtre se dépouilla de ses ornements, ne conserva qu'une tunique de lin, monta en ciiaire, et, dans un discours simple et pathétique, peignit le bonheur de la vierge qui '^e consacre au Seigneur.
Quand il prononça ces mots : « Elle a paru comme l'encens qui se consume dans le feu, » un grand calme et des odeurs célestes semblèrent se répandre dans l'auditoire; on se sentit comme à l'abri sous les ailes de la colombe mj^stique, et on eût cru voir les anges descendre sur Tautel et remonter vers les cieux avec des parfums et des couronnes.
Le prêtre achève son discours, reprend ses vêtements, continue le sacrifice. Amélie, soutenue par des jeunes religieuses, se met à genoux sur la dernicre marche de l'autel. On vient alors me chercher pour remplir les fonctions paternelles. Au bruit de mes pas chancelants dans le sanctuaire, Amélie est prête à défaillir. On me place à côté du prêtre pour lui présenter les ciseaux. En ce moment je sens renaître mes transports ; ma fureur va éclater, quand Amélie, rappelant son courage, me lance un regard où il y avait tant de reproche et de douleur, que j'en suis atterré. La religion triomphe. Ma sœur profite de mon trouble ; elle avance hardiment la tête. Sa superbe chevelure blonde tombe de toutes parts sous le fer sacré; une longue robe d'étaminc remplace pour elle les ornements du siècle sans la rendre moins touchante ; les ennuis de son front se cachent sous un bandeau de lin, et le voile mystérieux, double symbole de la virginité et de la religion, accompagne sa tête dépouillée. Jamais elle n'avait paru si belle. L'œil de la pénitente était attaché sur la poussière du monde, et son âme était dans le ciel.
Cependant Amélie n'avait point encore prononcé ses
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vœux, et pour mourir au monde il fallait qu'elle passât à travers le tombeau. Ma sœur se couche sur le marbre ; on étend sur elle un drap mortuaire ; quatre flambeaux en marquent les quatre coins. Le prêtre, l'étolc au cou, le livre à la main, commence l'office des morts; de jeunes vierges le continuent. 0 joies de la religion, que vous êtes grandes, mais que vous êtes terribles! On m'avait contraint de me placer à genoux près de ce lugubre appareil. Tout à coup un murmure contus sort de dessous le voile sépulcral ; je m'incline, et ces paroles épouvantables (que je fus seul à entendre) viennent frapper mon oreille : « Dieu de « miséricorde, fais que je ne me relève jamais de « cette couche funèbre, et comble de tes biens un frère « qui n'a point partagé ma criminelle passion! »
A ces mots échappés du cercueil, laffreuse vérité m'éclaire; ma raison s'égare; je me laisse tomber sur le linceul de la mort, je presse ma sœur dans mes bras; je m'écrie : « Chaste épouse de Jésus-Christ, reçois « mes derniers embrassements à travers les glaces du « trépas et les profondeurs de l'éternité, qui te séparent « déjà de ton frère ! »
Ce mouvement, ce cri, ces larmes, troublent la cérémonie : le prêtre s'interrompt, les religieuses ferment la grille, la foule s'agite et se presse vers l'autel; on m'emporte sans connaissance. Que je sus peu de gi'é à ceux qui me rappelèrent au jour ! J'appris, en rouvrant les yeux, que le sacrifice était consommé et que ma sœur avait été saisie d'une fièvre ardente. Elle me faisait prier de ne plus chercher à la voir. 0 misère de ma vie ! une sœur craindre de parler à un frère, et un frère craindre de faire entendre sa voix à une sœur! Je sortis du monastère comme de ce lieu d'expiation où des flammes nous préparent pour la vie céleste, où l'on a tout perdu comme aux enfers, hors l'espérance.
Le Génie du Chrvitianisme parut le lii avril 1802, trois jours avant la cérémonie religieuse qui, à Notre-Dame, consacra la réconciliation officielle de l'État et de l'Église, Taccoid du Premier Consul et du Pape. Il venait à son heure, il était attendu de tous ceux qui avaientpardé ou leur ancienne foi ou un souvenir pieux des croyances de leur jeunesse ; il répondait aux intentions secrètes de Bonaparte et apportait à son œuvre de restauration religieuse et sociale une aide puissante. Il ne prouva' point des dogmes qui sont au-dessus ou en dehors de la preuve. 11 fit aimer cette religion que les philosophes du siècle précédent avaient présentée odieuse ou ridicule ; il la montra belle et aimable, digne do l'admiration et de la reconnaissance des hommes.
Le Génie du ChriAtiœmme comprend quatre parties, la l'"8et-la 4« composées chacune de six livres, la 2'' et la 3"^, depuis qxxAlala cl René en ont été détachés, de cinq livres.
La 1=^* partie — apologie dogmatique du christianisme — expose avec plus d'éclat que de solidité les vérités de la religion naturelle : existence de Dieu, immortalité de l'àme ; les vérités de la religion chrétienne : autorité des Écritures, mystères de la foi, efficacité des sacremenis.
La 2° et la -3* partie, les plus importantes de l'ouvrage, nous présentent le Christianisme dans ses rapports avec la poésie, les beaux-arts et la litli'raturo. C'est toute une poétiqu'^ nouvelle que résument les deux grandes
théories du merveilleux chrétien et des harmonies de la religion chrétienne avec les scènes de la nature et les passions du cœur humain.
La 4* partie, sous le titre de : Culte, décrit le rôle social de l'Eglise et la beauté singulière de ses rites.
But du livre
C'était une erreur que de s'attacher à répondre sérieusement à des sophistes, espèce d'homrnes qu'il est impossible de convaincre, parce qu'ils ont toujours tort. On oubliait qu'ils ne cherchent jamais de bonne foi la vérité, et qu'ils ne sont même attachés à leur système qu'en raison du bruit quïl fait, prêts à en changer demain avec l'opinion.
Pour n'avoir pas fait cette remarque, on perdit beaucoup de temps et de travail. Ce n'étaient pas les sophistes qu'il fallait réconcilier à la religion, c'était le monde qu'ils égaraient. On lavait réduit en lui disant que le Christianisme était un culte né du sein de la barbarie, absurde dans ses dogmes, ridicule dans ses cérémonies, ennemi des arts et des lettres, de la raison et de la beauté ; un culte qui n'avait fait que verser le sang, enchaîner les hommes et retarder le bonheur et les lumières du genre humain ; on devait donc chercher à prouver au contraire que de toutes les religions qui ont jamais existé, la religion chrétienne est la plus poétique, la pliïs humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres : que le inonde moderne lui doit tout, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences abstraites, depuis les hospices pour les malheureux jusqu'aux temples bâtis par Michel- Ange et décorés par Raphaël. On devait montrer qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale, rien de plus
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aimable, de plus pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte; on devait dire qu'elle favorise le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée, ofïrc des formes nobles à l'écrivain, et des moules parfaits à l'artiste; qu'il n'y a point de bonté à croire avec Newton et Bossuet, Pascal et Racine; enfin, il fallait appeler tous les enchantements de l'imagination et tous les intérêts du cœur au secours de cette même religion contre laquelle on les avait armés'.