‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 135 sur 302 · LA PHÈDRE DE RACINE · texte numérisé non relu

LA PHÈDRE DE RACINE

Nous pourrions nous contenter d'opposer à Didon la Phèdre de Racine, plus passionnée que la reine de Carthage : elle n'est, en effet, qu'une épouse chrétienne. 'La crainte des flammes vengeresses et de réternité formidable de notre enfer perce à travers le rôle de cette femme criminelle et surtout dans la scène de la jalousie, qui, comme on le sait, est de l'invention du poète moderne. L'inceste n'était pas une chose si rare et si monstrueuse chez les anciens pour exciter de pareilles frayeurs dans le cœur du coupable. Aussi la Phèdre d'Euripide, comme celle de Sénèque, craintelle plus Thésée que le Tartare. Ni l'une ni l'autre ne parle, comme la Phèdre de Racine :

Pour qui? quel est le cœur où prétendent mes vœux? Moi jalouse! et Thésée est celui que j'implore! Mon é|ioux est vivant : et moi je brûle encore' Gh-ujue mot sur mon front fait dresser mes cheveux. Mes ciimes désormais ont comble' la mesure : Je respire à la fois l'inceste et l'imposture ; Mes homicides mains, promptes à me venger, Dans le san^' innocent brûlent de se plonger. Misérable! et je vis! et je soutiens la vue De ce sacré snleil dont je suis descendue! J'ai pour aleid le père et le maître des dieux; Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux : Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je? mon père y tient lurne fatale;

LE GKNIE DU CHRISTIANISME 2(i7

Le sort, dit-on. l'a mise en ses sévères mains : Minos jiiue aux Enfers tous les pâles humains. Ah! combien frémira son ombre épouvantée, Lorsqu'il verra sa fille à ses yeux présentée, Contrainte d'avouer tant de forfaits divers Et des crimes peut-être inconnus aux FJnfers! Que diras-tu, mon père, à ce spectacle hor.ible? Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible; Je crois te voir cherchant un supplice nouveau, Toi-même de ton sang devenir le bourreau ! Pardonne : un dieu cruel a perdu ta famille : Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille. Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit!

Cet incomparable morceau offre une gradation de sentiments, une science de la tristesse, des angoisses et des transports de l'âme que les anciens n'ont jamais connue. Chez eux on trouve, pour ainsi dire, des ébauches de sentiments, mais rarement un sentiment achevé : ici, c'est tout le cœur :

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée I

et le cri le plus énergique que la passion ait jamais fait entendre est peut-être celui-ci :

Hélas! du crime affreux dont la honte me suit Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit!

"V Il y a là-dedans un mélange des sens et de l'âme, de désesftoir et de fureur amoureuse, qui passe toute expression. Cette femme, qui se consolerait d'une éternité de souffrances si elle avait joui d'un instant de bonheur, celte femme n'est pas dans le caractère antique: cesi \ii chrétienne réprouvée, c'est la pécheresse tombée vivante dans les mains de Dieu; son mot est le mot du damné. '

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