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Rome et la campagne de Rome

LETTRE A M. DE F0.NTANE5

Rome, le 10 janvier 1804.

Je vais essayer, mon cher ami, de vous peindre les dehors de Rome, ses campagnes et ses ruines. Vous avez lu tout ce qu'on a écrit sur ce sujet ; mais je ne sais si les voyageurs vous ont donné une idrr bien juste du tableau que présente la campagne, de Rome. Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone, dont parle TÉcriture ; an silence pt une solitude aussi vastes que le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du prophète : « Deux choses te viendront à la fois dans un seul jour : stérilité et veuvage. »(lsaïe).Yous apercevez çàef là quelques bouts de voies romaines dans des lioux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des torrents de l'hiver: ces traces, vues de loin, ont elles-mêmes l'air de grands chemins battus et fréquentés, et elles ne sont que le lit désert d'une onde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple romain. A peine découvrez-vous quelques arbres, mais partout s'élèvent des ruines d'aqueducs et de tombeaux ; ruines qui semblent être les forêts et les plantes indigènes d'une terre composée de la poussière des morts et des débris des empires. Souvent dans une grande plaine j'ai cru voir de riches moissons ; je m'en approchais: des herbes flétries avaient trompé mon œil. Parfois, sous ces moissons stériles vous distinguez les traces i'une ancienne culture. Point d'oi-

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seaux, point de laboureurs, point de mouvements champêtres, point de mugissements de troupeaux, point de villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la nudité des champs ; les fenêtres et les portes en sont fermées; il n'en sort ni fumée, ni bruit, ni habitants. Une espèce de sauvage, presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes chaumières, comme les spectres qui, dans nos histoires gothiques, défendent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin, l'on dirait qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc de Cincinnatus ou la dernière charrue romaine.

C'est du milieu de ce terrain inculte, que domine et qu'attriste encore un monument appelé par la voix populaire le Tombeau de Néron^ , que s'élève la grande ombre de la ville éternelle. Déchue de sa puissance terrestre, elle semble, dans son orgueil, avoir voulu s'isoler : elle s'est séparée des autres cités de la terre ; et, comme une reine tombée du trône, elle a noblement caché ses malheurs dans la solitude.

Il me serait impossible de vous dire ce qu'on éprouve lorsque Rome vous apparaît tout à coup au milieu de ses royaumes vides, inania régna ditis-,-et qu'elle a l'air de se lever pour vous de la tombe où elle était couchée. Tâchez de vous figurer ce trouble et cet étonnement qui saisissaient les prophètes lorsque Dieu leur envoyait la vision de quelque cité à laquelle il avait attaché les destinées de son peuple : Quasi aspectus splendoris'^ . La multitude des souvenirs,

♦ « Le véritable tombeau de Néron était à la porte du Peuple, daas l'endroit même où l'on a bâti depuis l'église de Sania Alai^ del Populo. » N. de C.

* Les roijaumes vides de Plulon : c'est l'expression dont Virale désii^ne l'empire des morts.

3 « C'était comme une \ ision de splendeur. » Ezéehiel.

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rabondanco des sentimenls vuu^ oppressent ; votn^ âme est bouleversée à l'aspect de celte Rome qui a recueilli deux fois la succession du monde, comme héritière de Saturne et de Jacob ^

Vous croirez peut-être mon cher ami, d'après cette description, qu'il n'y a rien de plus affreux que les campagnes romaines? Vous vous tromperiez b<V',acoup; elles ont une inconcevable grandeur: on est toujours prêt, en les regardant, à s'écrier avec Virgile :

Salve, ma^îna parons frugum, Saturnia tellus, Magna virum ^ !

Si vous les voyez en économiste, elles vous désoleront; si vous les contemplez en artiste, en poète et même en philosophe, vous ne voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement. L'aspect dun champ di' blé ou d'un coteau de vignes ne vous donnerait pas d'aussi fortes émotions que la vue de cette terre dont la culture moderne n'a pas rajeuni le sol, et qui est demeurée antique comme les ruines qui la couvrent.

Rien n'est comparable pour la beauté aux lignes de l'horizon romain, à la douce inclinaison des plans, aux conteurs suaves et fuyants des montagnes qui le terminent. Souvent les vallées dans la campagne prennent la forme d'une arène, d'un cirque, d'un hippodrome; les coteaux sont taillés en terrasses, comme si la main puissante des Romains avait remué toute cette terre. Une vapeur particulière, répandue dans les lointains,

1 Cf. Montaigne, Voyages : « Nous avions loin, sur notre main gauche, rA()eiiniii, \p prospect du paj^s mal plaisant, plein de i^rDfondes fend^sset-, incapable d'y recevoir nulle conduite de gens de guerre en ordonnance; le terroir nu, sans arbres, une bonne partie stérile, le pays» fort ouvert tout autour et plus de dix milles à la ronde; et quai tout de celle sorte, fort peu peuplé de maisons. »

* o Salut, mère féconde des moissons, terre de Saturne, mère féconde des guerriers! » Virgile. Géorgiques^ II, 173.

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arrondit les objets et dissimule ce qu'ils pourraient avoir de dur ou de heurté dans leurs -formes. Les ombres ne sont jamais lourdes et noires; il n'y a pas de masses si obscures de rochers et do feuillages dans lesquelles il ne s'insinue toujours un peu de lumière. Une teinte singulièrement harmonieuse marie la terre, te ciel et les eaux : toutes les surfaces, au moyen d'une gradation insensible de couleurs, s'unissent par leurs extrémités, sans qu'on puisse déterminer le point où une nuance finit et où l'autre commence Vaus avez sans doute admiré dans les paysages de Claude Lorrain' cette lumière qui semble idéale et plus belle que nature ? Eh bien, c'est la lumière de Rojnel

Je ne me lassais point de voir à la villa Borghèse le soleil se coucher sur les cyprès du mont Marins et sur les pins de la villa PamphiH, plantés par Le Nôtre ^. J'ai souvent aussi remonté le Tibre à Ponte-Mole, pour jouir de cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de la Sabine apparaissent alors de lapis-lazuli et d'opale^ tandis que leurs bases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte vi'olette et purpurine. Quelquefois de beaux nuages, ^(Tmnie des chars légers, portés sur le vent du soir

* Claude Gelée dit le Lorrain (1600 à 1682), un des plus grands paysagistes de l'époque classique. I! était venu tout jeune en Italie et, fixé à Rome, s'y était attiré la proleciion des papes Urbain Vill et Clément IX, l'amitié du Poussin. Il a dans ses tableaux admirablement rendu la lumière et les grandes lignes delà campagne italienne.

2" Le Nôtre (1613-1700; le jardinier du roi, traça le plan des parcs de Versailles, de Saint-Cloud. de Meudon. des jardins des Tuileries, de Marly, de Chantilly, de Sceaux. Il traita la nature e« Gichitecte qui a le goût du beau et du grand, mais qui ne Jàî-se au paysage ni sa simplicité ni sa vraie et libre beauté.

^ L'op;le est d'un blanc laiteux et éclatant, le lapis-lazuli d'un Weu clair veiné de stries d'or.

avec une grâce inimitable, font comprendre l'apparition des habilaiiis de TOlympc sous ce ciel mythologique*; quelquefois l'antique Rome semble avoir étendu dans TOccident toute la pourpre de ses consuls et de ses Césars, sous les derniers pas du dieu du jour. Cette riche décoration ne se retire pas aussi vite que dans nus climats : lorsque vous croyez que ses teintes vont s'elfacer, elle se ranime sur quelque autre point de l'horizon; un crépuscule succède àun crépus cule, et la magie du couchant se prolonge. Il est aai qu'à cette heure du repos des campagnes l'air ne retentit plus de chants bucoliques; les bergers n'y sont plus, mais on voit encore les grandes victimes du CUtumne^, des bœufs blancs ou des troupeaux de cavales demi-sauvages qui descendent au bord du Tibre .et viennent s'abreuver dans ses eaux. Vous vous croiriez transporté au temps des vieux Sabins ou au siècle de l'Arcadien Evandrc, alors que le Tibre s'appelait Albula, et que le vieux Ënée remonta ses ondes inconnues '.

Quoique Rome, vue intérieurement, offre l'aspect de la plupart des villes européennes, toutefois elle conserve encore un caractère particulier: aucune autre cité ne présente un pareil mélange d'architecture et de ruines, depuis le Panthéon d'Agrippa jusqu'aux murailles, depuis les monuments apportés d'Alexandrie jusqu'au dôme élevé par Michel-Ange. La beauté des femmes est un autre trait distinctif de Rome : elles

i Le spectacle de la campagne romaine a réconcilié Chattaubiiand avec la m\ Uiologie deà Anciens. C'e.-t donc que les croyanjcesont en accord luimie ave le milieu où elle- naissent : ni en Grèce, ni sur les bord- du Tibre ne se suggère à l'imaginntion des hommes le sens de rinfinie nature que peuvent donner le sptjotacle de l'Océan, ou les larges tableaux de la nature américaine.

> Virgile. Gconiiques, II, l'iO,

» Cf. Virgile, £>icirfe, VI II.

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rappellent par leur port et leur démarche les Clélie et les Cornélie; on croirait voir des statues antiques de J linon ou de Pallas descendues de leur piédestal et se piomenant autour de leurs temples. D'une autre part, on. retrouve chez les Romains ce ton des chairs auquel les peintres ont donné le nom de couleur historique,^Qi qu'ils emploient dans leurs tableaux. Il est naturel que des hommes dont les aïeux ont joué un si grand rôle sur la terre aient servi de modèle ou de type aux Raphaël et aux Dominiquin, pour représenter les personnages de l'histoire.

Une autre singularité de la ville de Rome, ce sont les troupeaux de chèvres et surtout ces attelages de grands bœufs aux cornes énormes, couchés au pied des obélisques égyptiens, parmi les débris du forum et sous les arcs où ils passaient autrefois pour conduire le triomphateur romain à ce Capitole que Cicéron appelle le conseil public de l'univers.

A tous les bruits ordinaires des grandes cités se mêle ici le bruit des eaux que Ton entend de toutes parts, comme si l'on était auprès des fontaines de Blandusie ou d'Égérie'. Du haut des collines renfermées dans l'enceinte de Rome, ou à l'extrémité de plusieurs rues, vous apercevez la campagne en perspective, ce qui mêle la ville et les champs d'une manière pittoresque. En hiver, les toits des maisons sont couverts d'herbes, comme les toits de chaume de nos paysans. Ces diverses circonstances contribuent à donner à Rome je ne sais quoi de rustique, qui va bien à son histoire : ses premiers dictateurs conduisaient la charrue ; elle dut l'empire du monde à des laboureurs,

'• La fontaine de Baudusie, chantée par Horace [Odes, III, 13], .».c Iniuvait en Apulie, anx environs de Venouée; l-i fontaine iPEiréiie se voit encore tout près de Ronoe, dans le vallon de la €aO?rel!a.

et le plus grand de ses poètes ne dédaigna pas d'enseigner l'art d'Hésiode aux enfants de Romulus :

Ascrfieumque cano romana per oppida carmen '.

Quant au Tibre, qui baigne cette grande cité et qui en partage la gloire, sa destinée est tout à fail bizarre. Il passe dans un coin de Rome comme s'il n'y était pas; on n'y daigne pas jeter les yeux, on n'en parle jamais, on ne boit point ses eaux, les femmes ne s'en servent pas pour laver ; il se dérobe entre de méchantes maisons qui le cachent, et court se précipiter dans la mer, honteux de s'appeler le Tevere.

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