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COMBAT DES FRANCS ET DES ROMAINS

Parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des aurochs * et des sangliers, les Francs se montraient die loin comme un troupeau de bêtes féroces^. Une tunique courte et serrée laissait voir toute la hauteur de leur taille et ne leur cachait pas le genou. Les yeux de ces barbares ont la couleur d'une mer orageuse ; leur chevelure blonde, ramenée en avant sur leur poitrine et teinte d'une liqueur rouge est semblable à du sang ou à du feu. La plupart ne laissent croître leur barbe qu'au dessus de la bouche, afin de donner à leurs lèvres plus de ressemblance avec le mufle des

1 « Aprèsla défaite et la mort de Nicias, devani Syracuse, plu- •icurs Altiériieiis, devenus es^claves, obliurenl la liberté pour prix des vers d'Kuri|iid'^ qu'ils répétaient à leurs uiaîl'es. » N. de C.

2 Aurorh, tjieuf >auvage, plus grand que le tiœuf ordinaire; acclimaté autrefois en Gaule, il ne se rencontre plus que dans quelques forêts du Nord de l'iïurope.

3 Toute cetle descriplion, Clialeaubriond l"a érrile d'après les l'enseignemenls qne pouvaient lui fournir César, Tai^ite, Sidoine Apollinaire, Grégoire de Tours.

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dogues et des loups. Les uns chargent leur ma n droite d'une longue framéei, et leur main gauche dun bouclier qu'ils tournent comme une roue rapide ; dautres, au lieu de ce bouclier, tiennent une espèce lie javelot, nunmié angon, où s'enfoncent deux fers r;;courbés, mais tous ont à la ceinture la redoutable francisque, esjjcce de hache à deux tranchants, dont le manche est recouvert d'un dur acier; arme funeste que le Franc jetle en poussant un cri de mort, et qui manque rarement de frapper le but qu'un œil intrépide a marqué.

Ces barbares, fidèles aux usages des anciens Germains, s'élaient formés en coin, leur ordre accoutumé de bataille, i.e formidable triangle, où l'on ne distinguait qu'une forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus, s'avançait avec impétuosité, mais d'un mouvement égal, pour percer la ligne romaine. A la pointe de ce triangle étaient placés des braves qui conservaient une barbe longue et hérissée, et qui portaient au bras un anneau de fer. Ils avaient juré de ne quitter ces marques de servitude qu'après avoir sacrifié un Romain. Chaque chef, d.ins ce vaste corps, était environné des guerriers de sa famille, afin que, plus ferme dans le choc, il remporiàt la victoire ou moiirûlavec ses amis. Chaque tribu se ralliait sous un symbole -' : la plus noble d'entre elles se distinguait par des abeilles ou trois fers de lance. Le vieux roi des Sicambres, Pharamond, conduisail l'armée entière, et laissait une partie du commandcmenl à son petit-fils Ménnée. Les cavaliers francs, en face de la cavalerie romaine, couvraient les deux cùlés de leur infanterie: à leurs casques en forme de gueules ou-

' Arme de jet, ayant la forme d'une lance, commune à tous les peuples germain:,

2 ious ces déiaila sont empruntés aux Mœurs des Germains de Tacite.

vertes ombragées de deux ailes de vautour, à leurs corselets de fer, à leurs boucliers blancs, on les eût pris pour des fantômes ou pour ces figures bizarres que l'on aperçoit au milieu des nuages pendant une tempête. Clodion, fds de Pbaramond et père de Mérovée, brillait à la tête de ces cavaliers menaçants.

Sur une grève, derrière cet essaim d'ennemis, on apercevait leur camp, semblable à un marché de labourei rs et de pêcheurs; il était rempli de femmes et d'enfants, et retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs. Non loin de ce camp champêtre, trois sorcières en lambeaux faisaient sortir de jeunes poulains d'un bois sacré, afin de découvrir par leur course à quel parti Tuiston' promettait la victoire. La mer d'un côté, des forêts de l'autre, formaient le cadre de ce grand tableau.

Le soleil du matin, s'échappant des replis d'un nuage d'or, verse tout à coup sa lumière sur les bois, l'Océan et les armées. La terre parait embrasée du feu des casques et des lances, les instruments guerriers sonnent l'air antique de Jules César partant pour les Gaules. La rage s'empare de tous les cœurs, les yeux roulent du sang, la main frémit sur l'épée. Les chevaux se cabrent, creusent l'arène, secouent leur crinière, frappent de leur bouche écumante leur poitrine enflammée, ou lèvent vers le ciel leurs naseaux brûlants, pour respirer les sons belliqueux. Les Romains commencent le chant de Probus:

« Quand nous aurons vaincu mille guerriers <v francs, combien ne vaincrons-nous pas de millions « de Perses'! »

1 Tuiston ou Thuiston, fils de Tuis ou la Tfrre, dieu de» Gauloi et des Germnins ^ Mille Francos. mille Sarmatas semel occidimus; Mille, mille, mille, mille, mille Persas quaerimus.

(Flav. Vopiscua).

Les Grecs répètent en chœur le Pœan*, et les Gaulois Ihymne des Druides. Les Francs répondent à ces cantiques de mort: ils serrent leurs boucliers contre leur bouche, et font entendre un mugissement semblable au bruit de la mer que le vent brise contre un rocher; puis tout à coup, poussant un cri aigu, ils entonnent le bardit * à la louange de leurs héros :

« Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée.

« Nous avons lancé la'francisque à deux tranchants ; « la sueur tombait du front des guerriers et ruisselait « le long de leurs bras. Les aigles et 1ns oiseaux aux « pieds Jaunns poussaient des cris de joie ; le corbeau « nageait dans le sang des morts; tout l'Océan n'était « qu'une plaie: les vierges ont pleuré longtemps!

« Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée.

« Nos pères sont morts dans les batailles, tous les « vautours en ont gémi; nos pères les rassasiaient « de carnage! Choisissons des épouses dont le lait c< soit du sang et qui remplissent de valeur le cœur de « nos fils. Pharamond, le bardit est achevé, les heures « de la vie s'écoulent, nous sourirons quand il fau- « dra mourir! »

« Ainsi chantaient quarante mille barbares. Leurs cavaliers haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence, et à chaque refrain ils frappaient du fer d'un javelot leur poitrine couverte de fer ^

' l'œnn, hymne à Apollon, dieu qui écarte le danger. Ici, par extension, le mot désigne l'hymne à Ares par lequel les Grecs conimençaionl le conihat.

* « J'ai iir.ilé ici le chant de Lodbrog en y ajoutantun refrain et que'i|ues di-lai's ^ul• le^ armes, appropriés à mon ^ujet. » N. de C.

3 C'e-sl s'il Inui l'e,i croire, en lisant cette description du combat des Fr;incb et d.î- Ko nains. qu'Auguslin Thierry eul la révélation decequîdevailèireruistoire et le senlimentdesa prou»^ vocation ;

32 i CHATEAUBRIAND

Cependant la masse effrayante de l'infanterie des Darbares vient toujours roulant vers les légions. Les légions s'ouvrent, changent leur front de bataille, attaquent à grands coups de pique les deux côtés du triangle de l'ennemi. Les vélites ', les Grecs et les Gaulois se portent sur le troisième côté. Les Francs sont assiégés comme une vaste forteresse. La mêlée s'échauffe; un tourbillon de poussière rougie s'élève et s'arrête au milieu des combattants. Le sang coule comme les torrents grossis par les pluies de l'hiver, comme les flots de l'Euripe dans le détroit de l'Eubée. Le Franc, fier de ses larges blessures, qui paraissent avoir plus d'éclat sur la blancheur d'un corps demi-nu, est un spectre déchaîné du monument et rugissant au milieu des morts. Au brillant éclat des armes a succédé la sombre couleur de la poussière et du carnage. Les casques sont brisés, les panaches abattus, les boucliers fendus, les cuirasses percées. L'haleine enflammée de cent mille combattants, le souffle épais des chevaux, la vapeur des sueurs et du sang, forment sur le champ de bataille une espèce de météore que traverse de temps en temps la lueur d'un glaive, comme le trait brillant de la foudre dans la livide clarté d'un orage. Au milieu des cris, des insultes, des menaces, du bruit des épées, des coups des javelots, du sifflement

« A mesure, dit-il, que se déroulait à mes yeux le contraste si dramalique di guerrier sauvage e' du soldai civilisé, j'élais saisi de plus ea plus vivement; 1 impression que fil sur moi le ctiant de guerre des Francs eut quelque chose d'eleclrique. Je quittai la place où j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je répétai à haute voix et en faisant sonner mus pas sur le pavé : « Pharomond! Pharamond ! nous avons conit)allu avec l'épée...» * Soldais d'infanterie légère, destinés aux eacarmouches et aux combats d'avant-garde.

des flècfies et des dards, du gémissement des machines de guerre, on n'entend plus la voix des chefs.

Mérovée avait fait un massacre épouvantable des Romains. On le voyait debout sur un immense chariot, avec douze compagnons d'armes, appelés ses douze pairs, qu'il surpassait de toute la tête. Au-dessus du chariot flottait une enseigne guerrière, surnommée l'Oriflamme'. Le chariot, chargé d'horribles dépouilles, était traîné par trois taureaux dont les genoux dégouttaient de sang et dont les cornes portaient des lambeaux affreux. L'héritier de l'épée de Fharamond avait l'âge, la beauté et la fureur de ce démon de la Thrace, qui n'allume le feu de ses autels qu'au feu des villes embrasées. Mérovée passait parmi les Francs pour être le fruit merveilleux du commerce secret de l'épouse de Clodion et d'un monstre marin ; les cheveux blonds du jeune Sicambre, ornés d'une couronne de lis, ressemblaient au lin moelleux et doré qu'une bandelette virginale rattache à la quenouille d'une reine des barbares. On eût dit que ses joues étaient peintes du vermillon de ces baies d'églantier qui brillent au milieu des neiges dans les forêts de la (iermanie. Sa mère avait noué autour de son cou un collier de coquillages, comme les Gaulois suspendent des reliques aux rameaux du plus beau rejeton d'un bois sacré. Quand de sa main droite Mérovée, agitant un drapeau blanc, appelait les fiers Sicambres au champ de l'honneur, ils ne pouvaient s'empêcher de pousser

• i. Inslitulinn française, mœurs et coutumes de nos aïeux, donton aimera peut-èlre à trouver ici l'origine. » N de C — A parler vrai, lanachroni me pst singulier Ce c'est point le seul d'ailleurs qu'il faile ^igrlale^ dans ce morceau. Il est surpre ant de rencoulrer en face dps Romains que commande ^.oll^lance, le père de Constantin, les chefs des Fiancs que la tradition plare au v^ tiècle. Maie riiisloii'p des Troncs à celle époque est ^i m.-lée de légende que ces anachronismes sont de médiocre importance.

Il)

des cris de guerre et d'amour; ils ne se lassaient point d'admirer à leur tète trois générations de héros : l'aïeul, le père elle fils.

Mérovée, rassasié de meurtres, contemplait, immobile, du haut de son char de victoire, les cadavres dont il avait jonché la plaine Ainsi se repose iin lion de Numidie, après avoir déchiré un troupeau de brebis; sa faim est apaisée, sa poitrine exhale une odeur de carnage; il ouvre et ferme tour à tour sa gueule fatiguée qu'embarrassent des flocons de laine ; enfin il se couche au milieu des agneaux égorgés ; sa crinière, humectée d'une rosée de sang, retombe des deux côtés de son cou; il croise ses grilfes puissantes; il allonge la tête sur ses ongles, et, les yeux à demi fermés, il lèche encore les molles toisons étendues autour de lui ' .

La nuit vint couvrir de son obscurité ce théâtre des fureurs humaines. Les Francs, vaincus mais toujours redoutables, se retirèrent dans l'enceinte de leurs chariots. Cette nuit, si nécessaire à notre repos, ne fut pour nous qu'une nuit d'alarmes : à chaque insLant nous craignions d'être attaqués. Les barbares jetaient des cris qui ressemblaient aux hurlements des bètes féroces : ils pleuraient les braves qu'ils avaient perdus et se préparaient eux-mêmes à mourir. Nous n'osions ni quitter nos armes, ni allumer des feux. Les soldats romains frémissaient, se cherchaient dans les ténèbres , ils s'appelaient, ils se demandaient un peu de pain ou d'eau; ils pansaient leurs blessures avec leurs vêtements déchirés. Les sentinelles se répondaient en se renvoyant de l'une à l'autre le cri des veilles.

Mais l'aurore nous découvrit un spectacle qui sur-

' La comparaison est belle, et Chateaubriand dans ses notes s'en làontre justement fier.

passait en horreur tout ce que nous avions vu jusque alors.

Les Francs, pendant la nuit, avaient coupé les têtes des cadavres romains et les avaient plantées sur des piques devant leur camp, le visage tourné vers nous. Un énorme bûcher, composé de selles de chevaux et de boucliers brisés, s'élevait au milieu du camp. Le vieux Pharamond, roulant des yeux terribles et livrant au souffle du matin sa longue chevelure blanche, était assis au haut du bûcher. Au bas paraissaient Clodion et Mérovée : ils tenaient à la main, en guise de torches, l'hast ' enflammé de deux piques rompues, prêts à mettre le feu au trône funèbre de leur père, si les Romains parvenaient à forcer le retranchenent des chariots.

Nous restons muets d'étonnement et de douleur; les vainqueurs semblent vaincus par tant de barbaritr: et tant de magnanimité! Les larmes coulent de nos yeux à la vue des têtes sanglantes de nos compagnons d'armes: chacun se rappelle que ces bouches muettes et décolorées prononçaient encore la veille les paroles de l'amitié! Bientôt à ce mouvement de regret succède la soif de la vengeance. On n'attend point le signal de l'assaut ; rien ne peut résister à la fureur du soldat : les chariots sont brisés, le camp est ouvert, on s'y précipite. Alors se présente un nouvel ennemi : les femmes des barbares, vêtues de robes noires, s'élancent audevant de nous, se percent de nos armes ou cherchent à les arracher de nos mains; les unes arrêtent par la barbe le Sicambre qui fuit et le ramènent au combat; les autres, comme des Bacchantes enivrées, déchirent leurs époux et leurs pères: plusieurs étouffent leurs enfants et les jettent sous les pieds des hommes et des chevaux; plusieurs, se passant au cou un lacet fatal,

* Hast, au sens propre, bois d'une fonce.

3^8 CUATEAUBRIAXD

s'attachent aux cornes des boHifs et s'étranglent en se faisant (rainer misérablement. Une d'entre elles s'écrie du milieu de ses compagnes : « Romains, tous vos « présents n'ont point été funestes! Si vous nous avez « apporté le fer qui enchaîne, vous nous avez donné « le fer qui délivre! » Et elle se frappe d'un poignard*. C'en était fait des peuples de Pharamond, si le ciel, qui leur garde peut-être de grandes destinées, n'eût sauvé le reste de leurs guerriers. Un vent impétueux se lève entre le nord et le couchant ; les flots s'avancent sur les grèves; on voit venir, écumante et limoneuse, une de ces marées de l'équinoxe qui, dans ces climats, semblent jeter l'Océan tout entier hors de son lit. La mer, comme un puissant allié des barbares, entre dans le camp des Francs pour en chasser les Romains. Les Romains reculent devant l'armée des flots; les Francs reprennent courage ; ils croient que le monstre marin, père de leur jeune prince, est sorti de ses grottes azurées pour les secourir. Ils profitent de notre désordre ; ils nous repoussent, ils nous pressent, ils secondent les efforts de la mer. Une scène extraordinaire frappe les yeux de toutes parts : là, les bœufs épouvantés nagent avec leurs chariots qu'ils entraînent; ils ne laissent voir au-dessus des vagues que leurs cornes recourbées, et ressemblent à une multitude de fleuves qui auraient apporté eux-mêmes leurs tributs àl'océan . ici, les Saliens mettent à flot leurs bateaux de cuir et nous frappent à coups de rames et d'avirons. Mérovée s'était fait une nacelle d'un large bouclier d'osier; porté sur cette conque guerrière, il nous poursuivait escorté de ses pairs qui bondissaient autour de lui comme des tritons. Pleines d'une joie insensée, les femmes battaient des mains et bénissaient les flots

1 Ainsi se tuèreiU, loro des vicloires de Marius à Aix et à Verceil, les lémmes des Cimbres et des Teutons.

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libérateurs. Partout la lame croissante se brise et jaillit contre les armes: partout disparait le cavalier qui se noie, le fantassin qui n'a plus que son épée hors de l'eau; des cadavres qui paraissent se ranimer roulent avec les algues, le sable et le limon*.

VELLEDA ■

Vers le soir, je me revêtis de mes armes, que je recouvris dune saie, et sortant secrètement du château, j'allai me placer sur le rivage du lac, dans l'endroit que les soldais m'avaient indiqué'.

Caché parmi les rochers, j'attendis quelque temps sans voir rien paraître. Tout à coup mon oreille est frappée des sons que le vent m'apporte du milieu du lac. J'écoute, et je distingue les .accents d'une voix humaine; en même temps je découvre un esquif suspendu au sommet d'une vague; il redescend, disparait entre deux flots, puis se montre encore sur la cime d'une lame élevée; il approche du rivage. Une femme le conduisait : elle chantait on luttant contre la tempête et semblait se jouer dans les vents : on eût ditxju'ils étaient sous sa puissance, tant elle paraissait

' « Ceux qui parcourent en quelques heures un ouvraere de pure imagination, ne se doutent pas du temps et de la peine qu'il a coûté à l'auteur, quand il est fait comme il doit Tèlre, c'est à dire en conscience. Dans ce conjbal des Francs, où l'on n'a vu qu'une description brillante, il n'y a pas un mot qu'on ne puisse retenir comme un fait historique. » N. de C.

' Aux amours choiles d"Eudore et de Cymodocée, Chateaubriand, fidèle à la loi des contrastes, a opposé les amours tr3.giques de Velléda et d'Eudore. Et ce n'est pas une de ses moindres créalions que ce type de la Vierge de Sayne, étrange de beauté barbare, admirable de patsion.

3 C'est Eudorc qui parle.

les braver. Je la voyais jeter tour à tour en sacrifice, dans le lac, des pièces de toile, des toisons de brebis, des pains de cire et de petites meules d'or et d'argent. Bientôt elle touche à la rive, s'élance à terre, attache sa nacelle au tronc d'un saule, et s'enfonce dans le bois en s'appuyant sur la rame de peuplier qu'elle tenait à la main. Elle passa tout près de moi sans me voir. Sa taille était haute ; une tunique noire, courte et sans manches, servait à peine de voile à sa nudité. Elle portait une faucille d'or suspendue à une ceinture d'airain, et elle était couronnée d'une branche de chêne. La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds, qui flottaient épars, annonçaient la fille des Gaulois, et contrastaient par leur douceur, avec sa démarche fière et sauvage. Elle chantait d'une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s'abaissait et s'élevait comme l'écume des flots.

Cette femme était extraordinaire. Elle avait, ainsi que toutes les Gauloises, quelque chose de capricieux et d'attirant. Son regard était prompt, sa bouche un peu dédaigneuse et son sourire singulièrement doux et spirituel. Ses manières étaient tantôt hautaines, tantôt voluptueuses ; il y avait dans toute sa personne de l'abandon et de la dignité, de l'innocence et de l'art. J'aurais été étonné de trouver dans une espèce de sauvage une connaissance approfondie des lettres grecques ei de l'histoire de son pays, si je n'avais su que Yelléda descendait de la famille de l'archidruide et qu'elle avait été élevée par un senani, pour être attachée à l'ordre savant des prêtres gauloise L'orgueiJ

1 Au corps sacerdotal des Druides étaient attachées des Druî-

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dominait chez cette barbai e. et l'exaltation de ses sentiments allait souvent jusqu'au désordre.

Une nuit, je veillais seul dans une salle d'armes où l'on ne découvrait le ciel que par d'étroites et longues ouvertures pratiquées dans Tépaisseur des pierres. Quelques rayons des étoiles, descendant à travers ces ouvertures, faisaient briller les lances el les aigles rangées en ordre le long des murailles. Je n'avais point allumé de flambeau, et je me promenais au milieu des ténèbres. Tout à coup, à l'une des extrémités de la galerie, un pâle crépuscule blanchit les ombres. La clarté augmente par degrés et bientôt je vois paraître Velléda. Elle tenait à la main une de ces lampes romaines qui pendent au bout dune chaîne d'or. Ses cheveux blonds relevés à la grecque sur le sommet de sa tête, étaient ornés d'une couronne de verveine, plante sacrée parmi les druides. Elle portait pour tout vêlement une tunique blanche : fille de roi a moins de beauté, de noblesse et de grandeur'.

Elle suspendit sa lampe aux courroies d'un bouclier, et venant à moi elle me dit :

« Mon père dort; assieds-toi, écoute. »

Je détachai du mur un trophée de piques et de javelots que je couchai par terre, et nous nous assîmes sur cette pile d'armes en face de la lampe.

« Sais-tu, me dit alors la jeune barbare, que je suis fée? ).

Je lui demandai l'explication de ce mot.

« Les fées gauloises, répondit-elle, ont le pouvoir d'exciter les tempêtes, de les conjurer, de se rendre invisibles, de prendre la forme de différents animaux.

desses, femme- ou filles de Druides. Elles e.xerçaient les fonctions de prêlrcs.-es ei de matriciennes et avaient dans l'île de Sena ou de Sein leur princi|jal fcanclu.iire.

' Le dernier trait manque dejusles-se, et la phrase est bien précieuse.

332 COATEAUBlUAiND

« Je ne reconnais pas ce pouvoir, réponclis-je avec gravité. Comment pourriez-vous croire raisonnal)lement posséder une puissance que vous navez jamais exercée? Ma religion s'offense de ces superstitions. Les orages n'obéissent qu'à Dieu.

<' Je ne te parle pas de ton Dieu, reprit-elle avec impatience. Dis-moi, as-tu entendu la dernière nuit le gémissement d une fontaine dans les bois, et la plainte de la bise dans l'herbe qui croit sur ta fenêtre? Eh bien, c'était moi qui soupirais dans cette fontaine et dans cette brise! Je me suis aperçue que tu aimais le murmure des eaux et des vents, »

J'eus pitié de cette insensée : elle lut ce sentiment sur mon visage.

« Je te fais pitié, me dit-elle. Mais si tu me crois atteinte de folie, ne t'en prends qu'à toi. Pourquoi astu sauvé mon père avec tant de bonté? Pourquoi m'as-tu traitée avec tant de douceur? Je suis vierge, vierge de l'île de Sayne : que je garde ou viole mes vœux, j'en mourrai. Tu en seras la cause. Voilà ce que je voulais le dire. Adieu! »

Elle se leva, prit sa lampe, et disparut.

Un char paraît à l'extrémité de la plaine. Penchée sur les coursiers, une femme échevelée excite leur ardeur et semble vouloir leur donner des ailes. Velléda n'avait point trouvé son père : elle avait appris qu'il assemblait les Ctaulois pour venger l'honneur de sa fille. La druidesse voit qu'elle est trahie et connaît toute l'étendue de sa faute. Elle vole sur les traces du vieillard, arrive dans la plaine où se donnait le combat fatal, pousse ses chevaux à travers les rangs et me découvre gémissant sur son père mort, étendu à mes

pieds. Transportée de donlour, Velléda arrête ses coursiers cl s'écrie du haut de son char :

« Gaulois, suspendez vos coups. C'est moi qui ai causé vos maux, c'est moi qui ai tué mon père. Cessez d'exposer vc?. j<>urs pour une iille cnniinelle. Le Romain est muucent. i.a Vierge :îe Say=:.,- '.a point été outragée : elle s'est livrée elle-même, elle a violé ses vœux. Puisse la mort rendre la paix à ma pairie ! »

Alors arrachant de son front la couronne de verveine et prenant à sa ceinture sa faucille d'or, comme si elle allait faire un sacrifice aux dieux :

« Je ne souillerai plus, dit-elle, ces ornements d'une vestale ! »

Aussitôt elle porte à sa gorge l'instrument sacré : le sang jaillit. Comme une moissonneuse qui a fini son ouvrage, et qui s'endort fatiguée au bout du sillon, Velléda s'affaisse sur le char, la faucille d'or échappe de sa main défaillante et sa tête se penche doucement sur son épaule. Elle veut prononcer encore le nom de celui qu'elle aime, mais sa bouche ne fait entendre qu'un murmure confus. Déjà je n'étais plus que dans les songes de la fille des Gaules, et un invincible sommeil avait fermé ses veux.

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