‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 154 sur 302 · EPREUVE · texte numérisé non relu

EPREUVE

Au milieu de cette scène touchante, on voit accourir un esclave : il perce la foule; il demande Eudore; il lui remet une lettre de la part du juge. Eudore déroule la lettre : elle était conçue en ces mots : « Festus, juge, à Eudore, chrétien, salut : « Cymodocée est condamnée aux lieux infâmes Hiéroclès' l'y attend. Je l'en supplie par l'estime qu<*

• Hiéroclës, le proconsul d'Achaïe, qui poursuit Cymodocée â« fion amour.

■J.j-i COATEAUBRIAND

tu mas inspirée, sacrifie aux dieux ; viens redemander fon épouse : je jure de te la faire rendre pure et digne de toi. »

Eudore s'évanouit; on s'empresse autour de lui : les soldats qui l'environnent se saisissent de la lettre; le peuple la réclame; un tribun en fait lecture àhaute voix; les évêques restent muets et consternés; l'assemblée s'agite en tumulte. Eudore revient à la lumière, les soldats étaient à ses genoux et lui disaient :

« Compagnon, sacrifiez! Voilà nos aigles au défaut d'autels. »

Et ils lui présentaient une coupe pleine de vin pour la libation. Une tentation horrible s'empare du cœur d'Eudore. Cymodocée aux lieux infâmes ! Cymodocée dans les bras d'Hiéroclès! La poitrine du martyr se soulève : l'appareil de ses plaies se brise, et son sang coule en abondance. Le peuple saisi de pitié, tombe lui-même à genoux, et répète avec les soldats :

« Sacrifiez! sacrifiez! »

Alors Eudore, d'une voix sourde :

« Où sont les aigles? »

Les soldats frappent leurs boucliers en signe de triomphe, et se hâtent d'apporter les enseignes. Eudore se lève; les centurions le soutiennent; il s'avance au pied des aigles; le silence règne parmi la foule. Eudore prend la coupe : les évêques se voilent la tête de leurs robes, et les confesseurs poussent un cri : à ce cri, la coupe tombe des mains d'Eudore; il renverse les aigles et, se tournant vers les martyrs, il dit :

« Je suis chrétien^ ! »

' « J'ai tâché de tracer mon tableau de manière qu'il pût être trantporté sur la toile sang confusion, sans désordre (tsans changer une seule des attitudes : le peuple romain à genoux; les soldats présentant les aigles ; les vieux évêques assis, la UMe couverte d'un pan de leur rube; Eudore debout, soutenu par les centurions, et laissant tomber la coupe au moment oii il prononce ce mot :

MARTYRE d'eUDORE ET DE CYMODOCÉE

Le son de la trompette se fait entendre : c'est l'annonce de l'apparition des bêtes féroces. Le chef des rétiaires * traverse l'aiène, et vient ouvrir la loge d'un tigre connu par sa férocité.

Alors s'élève entre Eudore et Cymodocée une contestation à jamais mémorable : chacun des deux époux voulait mourir le dernier.

<( Kudore, disait Cymodocée, si vous n'étiez pas blessé, je vous demanderais à combattre la première; mais à présent j'ai plus de force que vous, et je puis vous voir mourir. »

« Cymodocée, répondit Eudore, il y a plus longtemps que vous que je suis chrétien : je pourrai mieux supporter la douleur; laissez-moi quitter la terre le dernier. »

En prononçant ces paroles, le martyr se dépouille de son manteau; il en couvre Cymodocée, afin de mieux dérober aux yeux des spectateurs les charmes de la fille d'Homère, lorsqu'elle sera trainée sur l'arène par le tigre. Eudore craignait qu'une mort aussi chaste ne fût souillée par l'ombre d'une pensée impure, même dans les autres. Peut-être aussi était-ce un dernier instinct de la nature, un mouvement de cette jalousie qui accompagne le véritable amour jusqu'au tombeau.

La trompette sonne pour la seconde fois.

On entend gémir la porte de fer de la caverne du tigre : le gladiateur qui l'avait ouverte s'enfuit eiïayé.

Eudore place Cymodocée derrière lui. On le voyait

« Je suis chrétien ! »; la diversilé des costumes: Tagape servie sou8 le vestiliule de la pI•i^on, etc. : tout cela pourrait peut-être s'animer sous le pinceau d'un plus grand peiutre que moi. « N. de C. 1 Gladiateurs qui couiballciicnl avec un filet.

debout, uniquement attentif à la prière, les bras étendus en lorme de croix, et les yeux levés vers le ciel.

La trompette sonne pour la troisième fois.

Les ciiaines du tigre tombent, et l'animal furieux s'élance en rugissant dans l'arène : un mouvement involontaire lait tressaillir les spectateurs. Cymodocée, saisie dell'roi, s'écrie :

« Ah ! sauvez-moi ! »

Et elle se jette dans les bras d'Eudore, qui se retourne vers elle. Il la serre contre sa poitrine, il aurait voulu la cacher dans son cœur. Le tigre arrive aux deux martyrs. Il se lève debout, et enfonçant ses ongles dans les lianes du fils de Lasthénès, il déchire avec ses dents les épaules du confesseur intrépide. Comme Cymodocée, toujours pressée dans le sein de son époux, ouvrait sur lui des yeux pleins d'amour et de frayeur, elle aperçoit la tête sanglante du tigre auprès de la tête d'Eudore. A l'instant la chaleur abandonne les membres delà vierge victorieuse'; ses paupières se ferment; elle demeure suspendue aux bras de son éf)oux. ainsi qu'un flocon de neige aux rameaux d'un pin du Ménale ou du Lycée. Les saintes martyres Eulalie. Félicité, Perpétue*, descendent pour chercher leur compagne : le tigre avait brisé le cou d'ivoire de la fille d'Homère. L'ange de la mort coupe en souriant le fil des jours de Cymodocée. Elle exhale son dernier soupir sans eflort et sans douleur : elle rend au ciel

1 « Il eût été aisé de développer les particularités du martyre; mais j"aiirai> présenté un spectacle affreux et dégoûiant. Or, je devais niontrer le martyre comme un triomphe et non comme un malheur. » N. de C.

* Trois des plus célèbres martyres chrétiennes : Eulalie, à douze ans, coiifpssa le Chii-l et Tul brûlée vive (30S). — Perpétue et Fc!i~ cité, l'une e:^clave. l'autre femme libre de Carlhage, souffrirciU le martyre sous Stplime-Sévère (206J.

un soufne divin qui semblait tenir à peine à ce corps l'orme par les grâces : elle tombe comme une fleur que la faux du villageois vient d'abattre sur le gazon. Eudore la suit un moment après dans les éternelles demeures : on eût cru voir un de ces sacrifices de paix où les enfants d'Aaron offraient au dieu d'Israël une colombe et un jeune taureau.

Les époux martyrs avaient à peine reçu la palme, que Ton aperçut au milieu des airs une croix de lumière, semblable à ce Labarum qui fit triompher Constantin : la foudre gronda sur le Vatican; l'amphithéâtre fut ébranlé jusque dans ses fondements ; toutes les statues des idoles tombèrent, et l'on entendit, comme autrefois à Jérusalem, une voix qui disait :

« Les Dieux s'en vont. »

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