‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 162 sur 302 · Un paysan grec · texte numérisé non relu

Un paysan grec

Au village de Saint-Paul', je mangeai d'excellent lait dans une maison fort propre, ressemblant assez à une cabane suisse. Un jeune Moraïte vint s'asseoir devant moi : il avait l'air de Méléagre- par la taille et le vêlement. Les paysans grecs ne sont point habillés comme les Grecs levantins " que nous voyons en France , ils portent une tunique qui leur descend jusqu'aux genouxet qu'ils rattachent avec une ceinture ; leurs larges culottes sontcachéespar le bas de cette tunique; ils croi-

1 Saint Paul, gros village de Morée, près de la mer, sur le chemin qui mène de la Laconie à TArgolide.

2 Un dos plus célfbres parmi les héros de la légende grecque : il fui de rexpédilion des Argonaules et tua le san.L'Iier de Calydon.

3 Sous le nom général de Levantins, on désigne les Grecs de Turquie et d'A:-ie Mineure

ITINÉRAIRE DE PAin^ A JÉliUSALEM 359

sent sur leurs jambes nues les bandes qui retiennent leurs sandales : à la coiil'ure près ce sont absolument i'anciens Grecs sans manteau.

Mon nouveau compagnon, assis, comme je l'ai dit, devant moi, surveillait mes mouvements avec une extrême ingénuité. Il ne disait pas un mot et me dévorait des yeux : il avançait la tête pour regardt'r jusque dans le vase de terre où je mangeais moulait. Je me levai, il se leva; je me rassis, il s'assit de nouveau. Je lui présentai un cigare; il fut ravi, et me fit signe de fumer avec lui. Quand je partis, il courut après moi pendant une demi-heure, toujours sans parler et sans qu'on pût savoir ce qu'il voulait. Je lui donnai de l'argent, il le jeta : le janissaire voulut le chasser, il voulut battre le janissaire; j'étais touché, je ne sais pourquoi, peut-être en me voyant, moi barbare civilisé, l'objet de la curiosité d'un Grec devenu barbare.

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