Sparte
Il y avait déjà une heure que nous courions par uq chemin uni qui se dirigeait droit au sud-est, lorsqu'au lever de l'aurore j'aperçus quelques débris et un long mur de construction antique : le cœur commence à me battre. Le janissaire se tourne vers moi et, me montrant sur la droite, avec son fouet, une èabane blanchâtre, il me crie d'un air de satisfaction : « Palfeochôri M » Je me dirigeai vers la principale ruine que je découvrais sur une hauteur. En tournant cette hauteur par le nord-ouest afin d'y monter, je m'arrêtai tout à coup à la vue d'une vaste enceinte, ouverte en demi-cercle, que je reconnus à lins'ant pour un théâtre. Je ne puis peindre les sentiments confus qui vinrent m'assiéger. La colline au pied de laquelle je me trouvais était donc la colline de la citadelle de Sparte, puisque le théâtre était adossé à la citadelle ; la ruine que je voyais sur cette colline était donc le temple de Minerve-Chalciœcos-, puisque celuici était dans la citadelle ; les débris et le long mur que j'avais passés plus bas faisaient donc partie de la tribu des Cynosures', puisque cette tribu était au nord
î r'alœocjjôri, village de Laconie, à près de deux lieues d© Miïitia.
^ Pallas Alhèna avait à Sparte un temple et une statue d'airain d'où le nom de Chaicioecos, qui habile un temple d'airain.
3 La ville comprenait quatre quartiers, les quartiers des Marais^ de Pitanc, de Cynosura et de Messoa.
de la ville ; Sparte était donc sous mes yeux ; et son théâtre, que j'avais eu le bonheur de découvrir en arrivant, me donnait sur le champ les positions des quartiers et des monuments. Je mis pied à terre, et je montai en courant la colline de la citadelle.
Comme j'arrivais à son sommet, le soleil se levait derrière les monts Ménélaïons. Quel beau spectacle! mais qu'il était triste! L'Eurotas coulant solitaire sous les débris du pont Babyx ; des ruines de toutes parts, et pas un homme parmi ces ruines ! Je restai immobile, dans une espèce de stupeur, à contempler cette scène. Un mélange d'admiration et de douleur arrêtait mes pas et ma pensée ; le silence était profond autour de moi : je voulus du moins faire parler l'écho dans des lieux où la voix humaine ne se faisait plus entendre, et je criai de toute ma force : Léonidas ! Aucune ruine ne répéta ce grand nom, et Sparte même sembla l'avoii oublié.
(18 août ISOD.)
Tout cet emplacement de Lacédéraone est inculte : le soleil l'embrase en silence et dévore incessamment le marbre des tombeaux. Quand je vis ce désert, aucune plante n'en décorait les débris, aucun oiseau, aucun insecte ne les anin:ai', hors des millions de lézards, qui montaient et descendaient sans bruit le iong des murs brûlants. Une douzaine de chevaux à demi sauvages paissaient çà et là une herbe flétrie; un pâtre cultivait dans un coin du théâtre quelqnes pastèques ; et a Magouia, qui donne son triste nom à Lacédémone, on remarquait un petit bois de cyprès. Mais ce .Magouia même, qui fut autrefois un village turc assez considérable, a péri dans ce champ de mort ; ses masures sont tombées, et ce n'est plus qu'une luine qui annonce des ruines.
Je descendis de la citadelle et je marchai pendant
un quart d'heure pour arriver ù lEurotas'. Je le vis à peu près tel que je l'avais passé deux lieues plus haut sans le connaître : il peut avoir devant Sparte la largeur de la Marne au dessus de Charenton. Son lit, presque desséché en été, présente une grève semée de petits cailloux, plantée de roseaux et de lauriersroses, et sur laquelle coulent quelques filets d'une eau fraîche et limpide. Cette eau me parut excellente; j'en bus abondamment, car je mourais de soif.
L'Eurotas mérite certainement l'épithète de KaXXi- 8ova; aux beaux roseaux^ que lui a donnée Euripide ; mais je ne sais s'il doit garder celle d'olorifer, car je n'ai point aperçu de cygnes dans ses eaux. Je suivis son cours, espérant rencontrer ces oiseaux qui, selon Platon ont avant d'expirer une vue de l'Olympe, et c'est pourquoi leur dernier chant est si mélodieux : mes recherches furent inutiles. Apparemment que je n'ai pas, comme Horace, la faveur des Tyndarides', et qu'ils n'ont pas voulu me laisser pénétrer le secret de leur berceau.
La vue dont on jouit en marchant le long de l'Eurotas est bien différente de celle que l'on découvre du sommet de la citadelle. Le fleuve suit un lit tortueux et se cache, comme je l'ai dit, parmi des roseaux et des lauriers-roses aussi grands que des arbres; sur la rive gauche, les monts Ménélaïons, d'un aspect aride et rougeâtre, forment contraste avec la fraîcheur et la verdure du cours de l'Eurotas. Sur la rive droite, le Taygète déploie son magnifique rideau : tout l'espace compris entre ce rideau et le fleuve est occupé par les collines et les ruines de Sparte; ces collines et ces ruines ne paraissent point désolées comme lorsqu'on les voit de près telles semblent, au contraire, teintes de
1 L'Eurotas porte aujourd'hui le nom de Vasill ou dWri-Poiame.
2 Castor el I'ollux,fils de Jupiter et de Léda, prirent de Tyridare, le mari do leur mère, le nom de Tyndaridea.
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pourpre, fie violet, d'orpâle.Cenesontpointlesprairies et les feuilles d'un vert cru et froid qui font les admirables paysages; ce sont les effets de la lumière : voilà pourquoi les roches et les bruyères de la baie de Aaples seront toujours plus belles que les vallées les plus fertiles de la France et de l'Angleterre.
Le jour finissait lorsque je m'arrachai à ces illustres débris, à l'ombre de Lycurgue, aux souvenirs des Thermopyles et à tous les mensonges de la fable et de l'histoire. Le soleil disparut derrière leTaygète, de sorte que je le vis commencer et finir son tour sur les ruines de Lacédémone. Il y avait trois mille cinq cent quarante-trois ans qu'il s'était levé et couché pour la première fois sur cette ville naissante. Je partis l'esprit rempli des objets que je venais de voir et livré à des réflexions intarissables : de pareilles journées font ensuite supporter patiemment beaucoup de malheurs, et rendent surtout indifférent à bien des spectacles.