Insolation
En me rendant le matin àla montagne des signaux, j'avais pris mon fusil et je m'étais amusé à chasser: c'était en plein midi ; j'attrapai un coup de soleil sur une main et sur une partie de la tète.
Le sofr, comme je venais de m'étendre sur une natte, enveloppé dans mon manteau, je m'aperçus que ma tête se perdait. Notre établissement n'était pas fort commode pour un malade : couché par terre dans l'unique chambre, ou plutôt dans le hangar de notre hôte, nous avions la tête rangée au mur ; j'étais placé entre Joseph et le jeune Athénien ^^ les ustensiles du ménage étaient suspendus au-dessus de mon chevet ; de sorte que la fille de mon hôte, mon hôte lui-même et ses valets, nous foulaient aux pieds en venant prendre ou accrocher quelque chose aux parois de la muraille.
Si j'ai eu un moment de désespoir dans ma vie, je crois que ce fut celui où, saisi d'une fièvre violente, je sentis que mes idées se brouillaient et que je tombais dans le délire : mon impatience redoubla mon mal. Me voir tout à coup arrêté dans mon voyage par cet accident ! la fièvre me retenir à Kératia, dans un endroit inconnu, dans la cabane d'un Albanais ! Encore si j'étais resté à Athènes I si j'étais mort au lit d'hon-
' Kératia, petite ville située au pied du Laurium , « dans un vallon nssez fer iie, entre de- montagne-^ qui le dominent de tous côtés et dont les flancs sont couverts de sauges, de romarins et de myrtes. » G.
^ C'était un Athénien qui allait visiter ses parents à Zéa et qui eervail de guide à Chateaubriand.
neur en voyant le Partliénon ! Mais quand cette (iévre ne serait rien, pour peu qu'elle dure quelques jours, mon voyage n'est-il pas manqué ? Les pèlerins de Jérusalem seront partis, la saison passée*. Que deviendrai-je dans TOrient? Aller par terre à Jérusalem? attendre une autre année? La France, mes amis, mes projets, mon ouvrage que je laisserais sans être fini*, me revenaient tour à tour dans la mémoire.
Toute la nuit, Joseph ne cessa de me donner à boire de grandes cruches d'eau, qui ne pouvaient éteindre ma soif. La terre sur laquelle j'étais étendu était, à la lettre, trempée de mes sueurs, et ce fut cela même qui me sauva. J'avais par moments un véritable 'délire : je chantais la chanson de Henri IV; Joseph se oésolait et disait : 0 Dio, che questo? Il ngnor canta! Puveretto ^ !
La fièvre tomba le 28, vers neuf heures du matin, après m'avoir accablé pendant dix-sept heures. Si j'avais eu un second accès de cette violence, je ne crois pas que j'y eusse résisté. Le chevrier revint avec la triste nouvelle qu'aucun bateau de Zéa n'avait paru*. Je fis un effort : j'écrivis un mot à M. Fanvel, et le priai d'envoyer un caïque me prendre à l'endroit de la côte le plus voisin du village où j'étais pour me passer à Zéa. Pendant que j'écrivais, mon hôte me contait une longue histoire et me demandait ma protection auprès de M. Fauvel : je tâchai de le satisfaire, mais ma tête était si faible, que je voyais à peine à tracer les mots. Le jeune Grec partit pour Athènes
* Chateaubriand avait l'intention de prendre à Constantinople le bateau qui porte tous les ans, de Coostaniinople à Jaffa, les pèlerins de Jérusalem.
* C'est aux Marixjrs que Chateaubriand fait allusion.
3 « Dieu, qu'est ceci? Monsieur chante! Le pauvret! »
* L'île de Zéa est en face de Kératia. Chateaubriand, pour prendre le bàieau de Trieate ou pour noliser une felouque à dealinalion de Chio ou de Smyrne, devait se rendie au port de Zéa.
376 CHATEAUKRUND
avec ma lettre, se chargeant d'amener lui-même un bateau, si Ton en pouvait trouver.
Je passai la journée couché sur ma natte. Tout le monde était allé aux champs ; Joseph même était sorti ; il ne restait que la fille de mon hôte. C'était une fille de dix-sept à dix-huit ans, assez jolie, marchant les pieds nus et les cheveux chargés de médailles et de pièces d'argent. Elle ne faisait aucune attention à moi ; elle travaillait comme si je n'eusse pas été là. La porte était ouverte, les rayons du soleil entraient par cette porte, et c'était le seul endroit de la chambre qui fût éclairé. De temps en temps je tombais dans le sommeil ; je me réveillais, et je voyais toujours lAlbanaise occupée à quelque chose de nouveau, chantant à demi-voix, arrangeant ses cheveux ou quelque partie de sa toilette. Je lui demandais quelquefois de l'eau : Nero ! Elle m'apportait un vase plein d'eau : croisant les bras, elle attendait patiemment que j'eusse achevé de boire, et quand j'avais bu, elle disait: KaloJ Est-ce bon? Et elle retournait à ses travaux. On n'entendait dans le silence du midi que des insectes qui bourdonnaient dans la cabane et quelques coqs qui chantaient au dehors. Je sentais ma tête vide, comme cela arrive après un long accès de fièvre ; mes yeux, affaiblis, voyaient voltiger une multitude d'étincelles et de bulles de lumière autour de moi : je n'avais que des idées confuses, mais douces.