‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 172 sur 302 · Chez M. Pengali, vice-consul de France · texte numérisé non relu

Chez M. Pengali, vice-consul de France

à Zéa 1.

Le vice-consul voulut me donner l'hospitalité, au

1 Zéa ou Zia, île des Cyelades, l'ancienne Céos. — Chateaubriand, dans les Mémoires, donne à ce vice-consul de France le nom de Pangoio : et c'eft de ce nom qu'est hignée une lettre écrite à Chateaubriand (1816; par le fils de son hole.

moins pour le reste de la journée. Il avait quatre filles, et l'aînée était au moment de se marier; on faisait déjà les préparatifs de la noce : je passai donc des ruines du temple de Sunium ' à un festin. C'est une singulière destinée que celle du voyageur. Le matin il quitte un hôte dans les larmes, le soir il en trouve un autre dans la joie ; il devient le dépositaire de mille secrets : Ibrahim m'avait conté à Sparte tous les accidents de la maladie du petit Turc -; j'appris h Zéa l'histoire du gendre de M. Pengali. Au fond, y a-t-il rien de plus aimable que cette naïve hospitalité? N'étes-vous pas trop heureux qu'on veuille bien vous accueillir ainsi dans des lieux où vous ne trouveriez pas le moindre secours? La confiance que vous inspirez, l'ouverture de cœur qu'on vous montre, le plaisir que vous paraissez faire et que vous faites sont certainement des jouissances très douces. Une autre chose me touchait encore beaucoup ; c'était la simplicité avec laquelle on me chargeait de diverses commissions pour la France, pour Constantinople, pour lÉgyptc. On me demandait des services comme on m'en rendait; mes hôtes étaient persuadés que je ne les oublierais point et qu'ils étaient devenus mes amis. Je sacrifiai sur-le-champ à M. Pengali les ruines d'Ioulis, où j'étais d'abord résolu d'aller', et je me détC'i minai, comme Ulysse, à prendre part aux festins d Âristonoiis.

.J'avais continué à prendre du quinquina trois fois pai jour : 1r fièvre n'était point revenno ; mais j'étais

' Au cap Sunium, très peu élevé au-dessus de la mer, s'élevait un temple d'ordre dorique, consacré à Athèna Poliade.

- C'cit ce Turc de Nlisilra qui avait reçu Chateaubriand (Voy. p. •2">» : liopas à la turque . Il avait un fils malade et. plein do confinni"'^. comme tous les Orientaux, en la médecine des Fraao», il avait demandé au voyageur un remède au mal de l'eufant.

* Ville de l'île de Céos, patrie du poète Sophocle,

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resté très famie. et j"avais toujours une main et une joue noircies par le coup de soleil. J"étais donc un convive très gai de cœur, mais fort triste de figure. Pour n'avoir pas l'air d'un parent malheureux, je m'ébaudissaisàla noce. Mon hùte me donnait l'exemple du courago : il souffrait dans ce moment même des maux cruels ; et au milieu du chant de ses filles. la douleur lui arrachait quelquefois des cris'. Tout cela faisait un mélange de choses extrêment bizarres; ce passage subit du silence des ruines au bruit d'un mariage était étrange. Tant de tumulte à la porte du repos éternel ! Tant de joie auprès du grand deuil do la Grèce! Une idée me faisait rire: je me représentais mes amis occupés de moi en France ; je les voyais me suivre en pensée, s'exagérer mes fatigues, s'inquiéter de mes périls: ils auraient été bien surpris s'ils m'eussent aperçu tout à coup, le visage à demi brûlé, assistant dans une des Cyclades à une noce de village, applaudissant aux chansons de M"*^' Pengali, qui chantaient en grec:

Ah! vous dirai-je, maman, etc.

tandis que M. Pengali poussait des cris, ^ue les coqs ségosillaient, et que les souvenirs d'Ioulis, d'Aristée, de Siraonide*, étaient complètement efTacés.

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