Chez l'aga de Kircagach
Nous arrivâmes à Kircagach en moins de trois heures, et nous mîmes pied à terre à la porte d'un très beau kan. Le drogman^ s'informa à l'heure même s'il n'y avait point un consul français dans la ville. On lui indiqua la demeure d'un chirurgien italien : je me fis conduire chez le prétendu vice-consul, et je lui expliquai mon affaire*. Il alla sur-le-champ en rendre compte au commandant : celui-ci m'ordonna de comparaître devant lui avec le guide. Je me rendis au tribunal de Son Excellence; j'étais précédé du drogman et du janissaire. L'aga était à demi couché dans langle d'un sofa, au fond d'une grande salle assez belle, dont le plancher était couvert de tapis. C'était un jeune homme d'une famille de vizirs^ Il avait des armes sus-
' Haroun-al-Raschid, le Se khalife de la dynastie des Abbassides, vivait au temps de Charlemasfne (764-8uyj. C'était un prince fort di.-~liii£rué, ami des poètes et des conteurs : sous son règne fut composé le recueil des Mille et une A^uils.
2 Peisonnasres des Mille et une Nuits. Des deux, le plus connu est Djàfar ou Giafar, l'ami et le confident d'Haroun-al Raschid. Il appariennit à l'illustre famille des Barmécides, attachée à la fortune des Khalifes Abbassides et après une longue faveur, il périt, entraînant dans =a disgrâce son père Yahia, son frère Fadbl, tous ses parents et amis.
* Interprète.
♦ Le guide que Chateaubriand avait pris à Smyrne se refusait, en dé[)ii do ^es eng igements, à prendre la roule de montagne qui mène aux Dardanelles.
5 Du niim (le \izir, on désigne les ministres et les principaux cfficiersdu &ullan.
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pendues au dessus de sa lèle, un de ses officiers était assis auprès de lui; il fumait d'un air dédaigneux une frrande pipe persane, et poussait de temps en temps il 'S éclats de rire immodérés en nous regardant. Cette réception me déplut. Le guide, le janissaire et le drogman ôtèrent leurs sandales à la porte, selon la coutume : ils allèrent baiser le bas de la robe de l'aga, et revinrent ensuite s'asseoir à la porte.
La chose ne se passa pas si tranquillement à mon égard : j'étais complètement armé, botté, éperonné, j'avais un fouet à la main. Les esclaves voulurent m'obliger à quitter mes bottes, mon fouet et mes armes. Je leur fis dire par le drogman qu'un Français suivait partout l'usage de son pays. Je m'avançai brusquement dans la chambre. Un spahi me saisit par le bras gauche, et me tira de force en arrière. Je lui sanglai à travers le visage un coup de fouet qui l'obligea de lâcher pris-o. Il mit la main sur les pistolets qu'il portait à la ceinture : sans prendre garde à sa menace, j'allai m'asseoira côté de l'aga, dont l'étonnement était risible. Je lui parlai français : je me plaignis de l'insolence de ses gens; je lui dis que ce n'était que par respect pour lui que je n'avais pas tué son janissaire; qu'il devait savoir que les Français étaient les premiers et les plus fidèles alliés du grand-seigneur; que la uloire de leurs armes était assez répandue dans l'Orient l)0ui qu'on apprît à respecter leurs chapeaux, de même qu'ils honoraient les turbans sans les craindre; î'je j'avais bu Ip café avec des pachas qui m'avaient iiaités comme leur fils; que je n'étais pas venu à Kircagach pour qu'un esclave m'apprît à vivre et lût assez téméraire pour toucher la basque de mon habit.
L'aga, ébahi, m'écoulait comme s'il m'eût entendu : le drogman lui traduisit mon discours. Il répondit qu'il n'avait jamais vu de Français; qu'il m'avait pris
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pour un Franc', et que très certainement il allait me rendre justice : il me lit apporter le café.
Rien n'était curieux à observer comme l'air stupéfait et la figure allongée des esclaves qui me voyaient assis avec mes bottes poudreuses sur le divan, auprès de leur maîlre. La tranquillité étantrétablie, on expliqua mon affaire. Après avoir entendu les deux parties, laga rendit un arrêt auquel je ne m'attendais point du tout : il condamna le guide à me rendre une partie de mon argent; mais il déclara que, les chevaux étant fatigués, cinq hommes seuls ne pouvaient se hasarder dans le passage des montagnes; qu'en conséquence je devais, selon lui, prendre tranquillement la roule de Constanlinople.
Il y avait là-dedans un certain bon sens turc assez remarquable, surtout lorsqu'on considérait la jeunesse et le peu d'expérience du juge. Je fis dire à Son Excellence que son arrêt, d'ailleurs très juste, péchait par deux raisons: premièrement, parce que cinq hommes bien armés passaient partout; secondement, parce que le guide aurait dû faire ses réflexions à Smyrne et ne pas pr^'udre un engagement qu'il n'avait pas le courage de remplir. L'aga convint que ma dernière remarque était raisonnable, mais que, les chevaux élant fatigués et incapables de faire une aussi longue roule, la fuiaVup. m'obligeait de prendre un autre chemin.
11 eût été inutile de résister à la fatalité : tout était secrètement contre moi, le juge, le drogman et mon janissaire. Le g'iide voulut faire des difficultés pour l'argent; mais on lui déclara que cent coups de bâton l'altendaient à la porte s'il ne restituait pas une partie de la somme qu'il avait reçue. Il la tira avec une grande douleur du fond d'un petit sac de cuir, et s'ap-
' On r-ppelle Francs dans ics pays d'Orient tous les Occidentôux quelle que soit leur nation ou leur langue.
prochapour me la remettre : je la pris et la lui rendis en lui reprochant son manque de bonne foi et de loyauté. L'intérêt est le grand vice des musulmans, et la libéralité est la vertu qu'ils estiment davantage. Mon action leur parut sublime : on n'entendait que: Allah ! Allah ! je fus reconduit par tous les esclaves, et même par le spahi que j'avais frappé ; ils s'attendaient à ce qu'ils appellent le régal. Je donnai deux pièces d'or au musulman battu; je crois qu'à ce prix il n'aurait pas fait les difficultés que Sancho faisait pour délivrer madame Dulcinée '. Quant au reste de la troupe, on lui déclara de ma part qu'un Français ne faisait ni ne recevait de présents.