‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 182 sur 302 · Chateaubriand chevalier du Saint-Sépulcre · texte numérisé non relu

Chateaubriand chevalier du Saint-Sépulcre

J'avais tout vu à Jérusalem, je connaissais désormais l'intérieur et l'extérieur de cette ville, et même beaucoup mieux que je ne connais les dedans et les dehors de Paris. Je commençai donc à songer à mon départ. Les pères de Terre-Sainte voulurent me faire un honneur que je n'avais ni demandé ni mérité. En considération des faibles services que, seloneux, j'avais rendus à la religion, ils me prièrent d'accepter l'ordre du Saint-Sépulcre. Cet ordre, très ancien dans la chrétienté, était autrefois assez répandu en Europe*. Le gardien du Saint-Sépulcre a seul le droit de le conférer.

Nous sortîmes à une heure du couvent, et nous nous rendîmes à l'église du Saint-Sépulcre. Nous entrâmes dans la chapelle qui appartient aux Pères latins ; on en ferma soigneusement les portes, de peur que les Turcs n'aperçussent les armes, ce qui coûterait la Vie aux

' L'ordre militaire du Saint-Sépulcre avait été fondé en 1-49-2 par le pape Alexandre VI : il fut sou» Paul V réuni à Tordre de Malle. Eu 1746, le pape Benoît XIV le Ht revivre comme ordre de chevalerie

religieux. Le gardien se revêtit de ses habits pontificaux; on alluma les lampes et les cierges; tous les frères présents formèrent un cercle autour de moi, les bras croisés sur la poitrine. Tandis qu'ils chantaient à voix basse le Veni Creator, le gardien monta à l'autel, et je me mis à genoux à ses pieds. On tira du trésor du Saint-Sépulcre les éperons et l'épéede Godefroy de Bouillon: deux religieux debout, âmes côtés, tenaient les dépouilles vénérables. Lofliciant récita les prières accoutumées etme lit les questions d'usage. Ensuite il me chaussa les éperons, me frappa trois fois l'épaule avec l'épée en me donnant laccolade. Les religieux entonnèrent le Te Beum, tandis que le gardien prononçait cette oraison sur ma tète :

« Seigneur, Dieu tout-puissant,. répands ta grâce et tes bénédictions sur ce tien serviteur, etc. »

Tout cela n'est que le souvenir de mœurs qui n'existent plus. Mais que l'on songe que j'étais à Jérusalem, dans l'église du Calvaire, à douze pas du tombeau de Jésus-Christ, à trente du tombeau de Godefroy de Bouillon ; que je venais de chausser l'éperon du libérateur du Saint-Sépulcre, de toucher cette longue et large épée de fer qu'avait maniée une main si noble et si loyale ; que l'on se rappelle ces circonstances, ma vie aventureuse, mes courses sur la terre et sur la mer, et l'on croira sans peine que je devais être ému. Cette cérémonie, au reste, ne pouvait être tout à fait vaine : j'étais Français, Godefroy de Bouillon était Français : ces vieilles armes en me touchant m'avaient communiqué un nouvel amour pour la gloire et l'honneur de ma patrie. Je n'étais pas sans doute sans reproche, mais tout Français peut se dire sans peur.

On me délivra mon brevet, revêtu de la signature du gardien et du sceau du couvent. Avec ce brillant diplôme de chevalier, on me donna mon humble patente de pèlerin. Je les conserve comme un monu-

ment de mon passage dans la terre du vieux voyageur Jacob.

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