Jérusalem
Vue de la montagne des Oliviers, de l'autre côté de la vallée de Josaphat, Jérusalem présente un pan incliné vers le sol qui descend du coucher au levant. Une muraille crénelée, fortifiée par des tours et par un château gothique, enferme la ville dans son entier, laissant toutefois au dehors une partie de la montagne de Sion, qu'elle embrassait autrefois.
Dans la région du couchant et au centre de la ville, vers le Calvaire les maisons se serrent d'assez près mais au levant, le long de la vallée du Cédron, oa aperçoit des espaces vides, entre auti-es l'enceinte qui règne autour de la mosquée bâtie sur les débris du
temple, et le terrain, presque abandonné, où s'élevaient le château Antonia ' et le second palais d'Hérode.
Les maisons de Jérusalem sont de lourdes masses carrées, fort basses, sans cheminées et sans fenêtres; elles se terminent en terrasses aplaties ou en dômes, et elles ressemblent à des prisons ou à des sépulcres. Fout serait à l'œil d'un niveau égal, si les clochers des églises, les minarets des mosquées, les cimes de quelques cyprès et les buissons de nopals - ne rompaient l'unil'ormité du plan. A la vue de ces maisons de pierre, renfermées dans un paysage de pierre, un se demande si ce ne sont pas là les monuments confus d'un cimetière au milieu d'un désert.
Entrez dans la ville, rien ne vous consolera de la tristesse extérieure : vous vous égarez dans de petites rues non pavées, qui montent et descendent sur un sol inégal, et vous marchez dans des flots de poussière ou parmi des cailloux roulants. Des toiles jetées d'une maison à l'autre augmentent l'obscurité de ce labyrinthe; des bazars voûtés et infects achèvent d'ôter la lumière de la ville désolée; quelques chétives boutiques n'étalent aux yeux que la misère, et souvent ces boutiques mêmes sont fermées dans la crainte du passage d'un cadi. Personne dans les rues, personne aux portes de la ville; quelquefois seulement un paysan se glisse dans l'ombre, cachant sous ses habits les fruits de son labeur, dans la crainte d'être fîépouillé par le soldat; dans un coin à l'écart, le boucher arabe égorge quelque bête suspendue par les pieds à un mur
' a La fameuse tour Antonia flanquait Tangle du Temple qui f, gardait le N. 0. Assise sui' uu rocher, elle avnil d'aburd été 'Oosli'uiie pnr Hyrcoii L Elle recul de grands embellissements de la pari •i'IIérodc, qui lui fil porter le nom d'Anloine son prolecleur. M Daiiviilc.
2 f..e nopal, espèce de caclus, est une plante grasse, sans rcuilles, à lifr- cIij:i)ucs cl hérissée d'épines.
en ruine : à l'air hagard et féroce de cet homme, à ses bras ensanglantés, vous croiriez qu'il vient plutôt de tuer son semblable que d'immoler un agneau. Pour tout bruit, dans la cité déicide, on entend par int<îrvalles le galop de la cavale du désert : c'est le janissaiic qui apporte la [è*.e du Bédouin ou qui va piller le Fellah >.
Au milieu de cette désolation extraordinaire, il faut s'arrêter un moment pour contempler des choses plus extraordinaires encore. Parmi les ruines de Jérusalem, deux espèces de peuples indépendants trouvent dans leur foi de quoi surmonter tant d'horreurs et de misères. Là vivent des religieux chrétiens que rien. ne peut forcer à abandonner le tombeau de Jésus-Christ, ni spoliations, ni mauvais traitements, ni menaces de la mort^. Leurs cantiques retentissent nuit et jour autour du Saint-Sépulcre. Dépouillés le matin par un gouverneur turc, le soir les retrouve au pied du Calvaire priant au lieu où Jésus-Christ souffrit pour le salut des hommes. Leur front est serein, leur bouche est riante. Ils reçoivent l'étranger avec joie. Sans forces et sans soldats, ils protègent des villages entiers contre liniquité. Pressés par le bâton et par le sabre, les femmes, les enfants, les troupeaux se réfugient dans les cloitres de ces solitaires. Qui empêche le méchant armé de poursuivre sa proie et de renverser d'aussi faibles remparts? La charité des moines; ils se privent des dernières ressources de la vie pour racheter leurs suppliants. Turcs, Arabes, Grecs, chrétiens, schismatiques, tous se jettent sous la protection de quelques pauvres religieux, qui ne peuvent se défendre euxmêmes. C'est ici qu'il faut reconnaître, avec Bossuet,
' Le mot désigne d'ordinaire le paysan d'Egypte ou de l'Afrique septentrionale.
^ Les Pères latins du 3ainl-SépuIcre appartiennent à l'oiilrc de» Franciscains et sont sous la protection immédiate de la Franco.
« que des mains levées vers le ciel enfoncent plus d*> bataillons que des mains armées de javelots ».
Tandis que la nouvelle Jérusalem sort ainsi du désert brillante de clarté^ jetez les yeux entre la montagne de Sion et le Temple, voyez cet autre petit peuple qui vit séparé du reste des habitants de la cité ' .Objet particulier de tous les mépris, il baisse la tête sans se plaindre ; il souffre toutes les avanies sans demander justice ; il se laisse accabler de coups sans soupirer; on lui demande sa tête, il la présente au cimeterre. Si quelque membre de cette société proscrite vient à mourir, son compagnon ira pendant la nuit l'enterrer furtivement dans la vallée de Josaphat, à l'ombre du Temple de Salomon. Pénétrez dans la demeure de ce peuple, vous le trouverez dans une affreuse misère, faisant lire un livre mystérieux à des enfants qui à leur tour le feront lire à leurs enfants. Ce qu'il faisait il y a cinq mille ans, ce peuple le fait encore. Il a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut le décourager, rien ne peut l'empêcher de tourner ses regards vers Sion. Quand on voit les juifs dispersés sur la terre, selon la parole de Dieu, on est surpris, sans doute; mais pour être frappé d'un étonnement surnaturel, il faut les retrouver à Jérusalem, il faut voir ces légitimes maîtres de la Judée esclaves et étrangers dans leur propre pays : il faut les voir attendant, sous toutes les oppressions, un roi qui doit les délivrer. Écrasés par la croix qui les condamne, et qui est plantée sur leurs têtes, cachés près du Temple, dont il ne reste pas pierre sur pierre, ils demeurent dans leur déplorable aveuglement. Les Perses, les Grecs, les Romains.
1 La ville de Jérusalem se divise en quatre quartiers : le quartier des Arméniens, sur le versant oriental du mont Sion, le quartier des Juifs sur le versant occidental; le quartier des Chrétiens autour du Saint-Sépulcre et de la colline d'Acra; le quartier MiUiUlmari sur le mont Moria, auteur de la mosquée d'Omar.
ont disparu de la terre; et un petit peuple, dont l'origine précéda celle des grands peuples, existe encore sans mélanges dans les décombres de sa patrie. Si quelque chose, parmi les nations, porte le caractère du miracle, nous pensons que ce caractère est ici. Qu'y a-t-il de plus merveilleux, même aux yeux du philosophe, que cette rencontre de l'antique et de la nouvelle Jérusalem au pied du Calvaire : la première s'affligeant à l'aspect du sépulcre de Jésus-Christ ressuscité; la seconde se consolant auprès du seul tombeau qui n'aura rien à rendre à la fin des siècles!