Soldats turcs
Je sortis à une heure du Saint-Sépulcre, et nous
1 Cf. Martyrs, L. XVII. Campement arabe :
« Le jour étant trop avancé pour se mettre en marche, on 6'arrête au bord du fleuve; on égorge un agneau qu'on fait rôtir tout entier; on le sert sur un plateau de bois d'aloès ; chacun déchire une partie de la victime; on boit un peu de ce lait que le chameau puise dans un sable aride et qui conserve le goût de la datte savoureuse. La nuit vient. On s'assied autour d'un biicher. Attachés à des piquets, les chameaux forment un second cercle en dehors des descendants d'Ismaël. Le père de la tribu raconte les maux que l'on faisait soulTrlr aux chrétiens. A la lueur du feu, on voyait ses gestes expressifs, sa barbe noire, ses dénis blanches, les diverses formes qu'il donnait à son vêtement dans l'action de son récit. Ses compagnons l'écoutaient avec une attention profonde : tous penchés en avant, le visage sur la flamme, tantôt ils poussaient un cri d'admiration, tanlùl ils répétaient avec emphase les paroles de leiir chef; quelques tètes de chameaux s'avançaient au-dessus de la lïoupe et se dessinaient dans l'ombre. »
rentrâmes au couvent. Les soldats du pacha avaient envahi l'hospice, ainsi que je l'ai déjà raconté, et ils y vivaient à discrétion. En retournant à ma cellule et traversant le corridoi' avec le drogman Michel, je rencontrai deux jeunes spahis armés de pied en cap et taisant un bruit étrange : il est vrai qu'ils n'étaient pas bien redoutables, car, à la honte de Mahomet, ils étaient ivres à tomber. Aussitôt qu'ils m'aperçurent, ils me fermèrent le passage en jetant de grands éclats de rire. Je m'arrêtai pour attendre la fin de ces jeux. Jusque là il n'y avait point de mal ; mais bientôt un de ces Tartares, passant derrière moi, me prit la tête, me la courba de force, tandis que son camarade, baissant le collet de mon habit, me frappait le cou avec le dos de son sabre nu. Le drogman se mit à beugler. Je me débarrassai des mains des spahis; je sautai à la gorge de celui qui m'avait saisi par la tête : d'une main lui arrachant la barbe, et de l'autre l'étranglant contre le mur, je le fis devenir noir comme mon chapeau ; après quoi je le lâchai, lui ayant rendu jeu pour jeu et insulte pour insulte. L'autre spahi, chargé de vin et étourdi de mon action, ne songea point à venger la plus grande avanie que l'on puisse faire à un Turc, celle de le prendre par la barbe. Je me retirai dans ma chambre, et je me préparai à tout événement. Le père gardien n'était pas trop fâché que j'eusse un peu corrigé ses persécuteurs ; mais il craignait quelque catastrophe : un Turc humilié n'est jamais dangereux, et nous n'entendîmes parler de rien.