‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 185 sur 302 · Mamelucks français · texte numérisé non relu

Mamelucks français

Ces mamelucks étaient attachés au service du pacha du Caire. Les grandes armées laissent toujours après elles quelques traîneurs : la nôtre perdit ainsi deux ou trois cents soldats, qui restèrent éparpillés

en Egypte. Ils prirent parti sous difîérents beys, et furent bientôt renommés par leur bravoure. Tout le monde convenait que si ces déserteurs, au lieu de se diviser entre eux, s'étaient réunis et avaient nommé un bey français, ils se seraient rendus maîtres du pays. Malheureusement, ils manquèrent de chef et périrent presque tous à la solde des maîtres qu'ils avaient choisis. Lorsque j'étais au Caire, Mahamed- Ali-Pacha' pleurait encore la mort d'un de ces braves. Ce soldat, d'abord petit tambour dans un de nos régiments, était tombé entre les mains des Turcs parles chances de la guerre : devenu homme il se trouve enrôlé dans les troupes du pacha. Mahamed, qui ne le connaissait point encore, le voyant charger un gros d'ennemis, s'écria : « Quel est cet homme? Ce ne peut-être qu'un Français! »

C'était, en effet, un Français. Depuis ce moment il devint le favori de son maître, et il n'était bruit que de sa valeur. 11 fut tué peu de temps avant mon arrivée en Egypte, dans une affaire où les cinq autres mamelucks perdirent leurs chevaux.

Ceux-ci étaient Gascons, Languedociens et Picards; leur chef s'avouait le fils d'un cordonnier de Toulouse. Le second en autorité après lui servait d'interprète à ses camarades. 11 savait assez bien le turc et l'arabe, et disait toujours en français : fêtions, f allions, je faisions. Un troisième, grand jeune homme maigre et pâle, avait vécu longtemps dans le désert avec les Bédouins, et il regrettait singulièrement cette vie. Il me contait que quand il se trouvait seul dans les sables, sur un chameau, il lui prenait des transports de joie dont il n'était pas le maître. Le pacha faisait un tel cas de ces cinq mamelucks, qu'il les préférait au reste de ses spahis : eux seuls retraçaient et sur-

i Mahamed-Ali était alor» pacha du Caire.

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passaient l'intrépidité de ces terribles cavaliers détruits par l'armée française à la journée des Pyramides. Nous sommes dans le siècle des merveilles; ohaque Français semble être appelé aujourd'hui à jouer un rôle extraordinaire : cinq soldats tirés des derniers rangs de notre armée se trouvaient, en 1806, à peu près les maîtres au Caire. Rien n'était amusant et singulier comme de voir Abdallah de Toulouse prendre les cordons de son cafetan', en donner par le visage des Arabes et des Albanais qui l'importunaient, et nous ouvrir ainsi large chemin dans les rues les plus populeuses. Au reste, ces rois par l'exil avaient adopté, à l'exemple d'Alexandre, les mœurs des peuples conquis; ils portaient de longues robes de soie, de beaux turbans blancs, de superbes armes; ils avaient un harem, des esclaves, des chevaux de première race ; toutes choses que leurs pères n'ont point en Gascogne et en Picardie. Mais au milieu des nattes, des tapis, des divans que je vis dans leur maison, je remarquai une dépouille de la patrie : c'était un uniforme haché de coups de sabre, qui couvrait le pied d'un lit fait à la française. Abdallah réservait peut-être ces honorables lambeaux pour la fin du songe, comme le berger devenu ministre :

Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux, L'habit d'un gardeur de troupeaux,

Petit chapeau, jupon, pannetière, houlette, Et, je pense, aussi sa musette *.

> Robe très riche portée par les Musulmans de la haute claaae. • La Fontaine, Fabka, X, 10. Le Berger et le Roi.

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