‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 191 sur 302 · Combat singulier · texte numérisé non relu

Combat singulier

Tous deux s'élancent sur leurs coursiers, sortent des murs de Grenade, et volent à la fontaine du Pin. Les duels des Maures et des chrétiens avaient depuis longtemps rendu cette source célèbre. C'était là que Malique Alabès s'était .battu contre Ponce de Léon, et

que le grand-maître de Calatrava' avait f'onné la mort au valeureux Abayados. On voyait enccfe îes débris des armes de ce chevalier maure suspendus aux branches du pin, et l'on apercevait sur l'écorce de l'arbre quelques lettres d'une inscription funèbre. Don Carlos montra de la main la tombe d'Abayados à l'Abencerage : « Imite, lui cria-t-il, ce brave infidèle, et reçois le baptême et la mort de ma main. »

« La mort peut-être, répondit Aben-Hamet, mais vivent Allah et le Prophète ! »

Ils prirent aussitôt du champ, et coururent l'un sur l'autre avec furie. Ils n'avaient que leurs épées : Aben-Hamet était moins habile dans les combats que don Carlos, mais la bonté de ses armes, trempées à Damas, et la légèreté de son cheval arabe, lui donnaient encore l'avantage sur son ennemi. Il lança son coursier comme les Maures, et avec son large étrier tranchant il coupa la jambe droite du cheval de don Carlos, au-dessous du genou. Le cheval blessé s'abattit et don Carlos démonté par ce coup heureux, marche sur Aben-Hamet l'épée haute. Aben-Hamet saute à terre et reçoit don Carlos avec intrépidité. Il pare les premiers coups de l'Espagnol, qui brise son épée sur le fer de Damas. Trompé deux fois par la fortune, don Carlos verse des pleurs de rage et crie à son ennemi :« Fr;i|)pe, Maure, frappe! don Carlos désarmé te délie, tui et toute ta race infidèle. »

« Tu pouvais me tuer, répond l'Abencerage, mais je n'ai jamais songé à te faire la moindre blessure : j'ai voulu seulement te prouver que j'étais digne d'être ton frère, et t'empècher de me mépriser. »

Dans cet instant on aperçoit un nuage de poussière :

' L'ordre de Calatrava avait été fondé en lloS par des chevaliers religieux de la congrégation de Giteaux que Sanche III de Gatilille avait chargés de défendre Calatrava contre les Maures.

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Lautrec et Blanca pressaient deux cavales de Fez, plus légères que les vents. Ils arrivent à la fontaine du Pin et voient le combat suspendu.

« Je suis vaincu, dit don Carlos ; ce chevalier m'a donné la vie. Lautrec, vous serez peut-être plus heureux que moi. »

« Mes blessures, dit Lautrec d'une voix noble et gracieuse, me permettent de refuser le combat contre ce chevalier courtois. Je ne veux point, ajouta-t-il en rougissant, connaître le sujet de votre querelle et pénétrer un secret qui porterait peut-être la mort dans mon sein. Bientôt mon absence fera renaître la paix parmi vous, à moins que Blanca ne m'ordonne de rester à ses pieds. »

« Chevalier, dit Blanca, vous demeurerez auprès de mon frère, vous me regarderez comme votre sœur. Tous les cœurs qui sont ici éprouvent des chagrins : vous apprendrez de nous à supporter les maux de la vie. »

Blanca voulut contraindre les trois chevaliers à se donner la main : tous les trois s'y refusèrent : « Je hais Àben-Hamet ! » s'écria don Carlos. — « Je l'envie, » dit Lautrec. — « Et moi, dit l'Abencerage, j'estime don Carlos et je plains Lautrec, mais je ne saurais les aimer. »

« Voyons-nous toujours, dit Blanca, et tôt ou tard l'amitié suivra l'estime. Que l'événement fatal qui nous rassemble ici soit à jamais ignoré de Grenade^»

' Ce sont, on le voit, toute- les formes de Tesprit chevaleresque, le générosité et la galanterie arabe, la fierté castilbne, la courtoisie française que Chateaubriand a voulu représenter et incarner dans les personnages de son roman.

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