Première année de la Restauration
Dans la première année de la Restauration, j'assistai à la troisième transformation sociale ; j'avais vu la vieille monarchie passer à la monarchie constitutionnelle et celle-ci à la République; j'avais vu la République se convertir en despotisme militaire', je voyais le despotisme militaire revenir à une monarchie libre, les nouvelles générations se reprendre aux
« Cf. Compiègne, avril 1814; passage cité dans les Mémoires, t. m :
0 Le carrosse du roi était précédé des généraux et des maréchaux de France, qui étaient allés au devant de S. M. Ce n'a plus élé des cris de Vive le Toi ! mais des clameurs confuses, dans lesquelles on ne dislinguail que les accents de rattendris>ement et de la joie. Le roi porlait un habit bleu, distingué seulement par une plaque et des épaulettes; ses jambes étaient enveloppées de larges guêtres de velours rouge, brodées d'un petit cordon d'or. Quand il est assis dans son fauteuil, avec ses guêtres à l'antique, tenant sa canne entre ses genoux, on croirait voir Louis XIV à
cinquante ans Les maréchaux Macdonald, Ney, Moncey,
Serrurier, Brune, le prince de Neufchàlel, tous les généraux, toutes les personnes présentes, ont obtenu du roi les paroles les plus affeclueuses. Telle est en France la force du souverain légitime, cette magie allachée au nom du roi. Un homme arrive seul de l'exil, dépouillé de tout, sans suite, sans gardes, sans richesses; il n'a rien à donner, presque rien à promettre. Il descend de sa voilure, appuyé sur le bras d'une jeune femme; il se montre à des capilainco qui ne l'ont jamais vu, à des grenadiers qui savent à peine son nom. Quel est cet homme? c'est le roi: Tout le monde tombe à ses pieds. »
Ce que je disais là des guerriers, dans le but que je me proposais d'atteindre, idéaliser l'invalide royal, était vrai quant aux chefs, muis je mentais à l'égard des soldats ». G.
» Cf. Mémoires d'Outre-Tombe. Extraits, II» partie, p. 131 ; 4801, Transformation sociale.
anciens principes et aux vieux hommes. Les maréchaux d'empire devinrent des maréchaux de France ; aux uniformes de la garde de .Napoléon se mêlèrent les uniformes des gardes du corps et de la Maison- Rouge' exactement taillés sur les anciens patrons : le vieux duc d'Havre, avec sa perruque poudrée et sa canne noire, cheminait en branlant la tête, comme capitaine des gardes du corps, auprès du maréchal Victor- boiteux de la façon de Bonaparte ; le duc de Mouchy qui n'avait jamais vu brûler une amorce, défilait à la messe auprès du maréchal Oudinot^ criblé
' La Maison-Rouge, ainsi nommée de la couleur de son uniforme, faisait partie de la Maison militaire du roi et comprenait, en 1775, deux compagnies de mousquetaires, une compagnie de chevau-légers et une compagnie do gendarmes. Rétablie lors de la première Restauration, la Maison militaire fut transformée en 1815 et prit le nom de Garde royale.
2 Claude- Victor Perrin, dit Victor, duc de Bellune (1766-1841), tambour en 1781, adjudant-général au siège de Toulon, 1793; général de division après la prise d'Ancône, 1797; maréchal de l'Empire après Friedland, 1807: prit une part active aux campagnes d'Espagne, de Russie et de France. Après l'abdication de Napoléon, il se rallia à Louis XVIII. Il le suivit à Gand, et. en 1815, reçut le titre de pair de France. Ministre de la guerre en 1821, il organisa lexpédilion d'Espagne; tombé du ministère lors de l'afTaire des marchés Ouvrard, il fut, jusqu'en 1830, major général de la garde roya'e. Il prêta serment à Louis- Philippe, mais jusqu'à sa mort vécut dans la retraite.
' Oudinot (1767-1847) : engagé à dix-sept ans; chef d'un batailloo de la Meuse en 1792, général de brigade après Moorllauter, général de division après Ingolstadl et Feldkirch (1799), chef d'éiatmajor de Masséna dans la campagne de 1799. Son rôle dans lea campagnes de 1803, de 1806. de 1807, de 1809, de 1810, de 1812, de 1813. de 1814, fut actif et brillant. Après Friedland, il avait reçu le titre de comte et une dotation d'un million; après Wagram, le litre de maréchal d'Empire et duc de Rcggio et une dotation de 100,000 francs de rente. Rallié à Louis XVIII, il ne prit aucune part aux événements des Cent-Jours. 11 commandait, en 1823, le premier corps de l'armée d'Espagne. Il fut nommé par Louis-Philippe grand-chancelier de la Légion d'honneur (1839) et gouverneur des Invalides (1842). Il était bien, selon le mot de
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de blessures ; le château des Tuileries, si propre et si militaire sous Napoléon, au lieu de l'odeur de la poudre, se remplissait de la fumée des déjeuners^ qui montait de toutes parts : sous messieurs les gentilshommes de la chambre, avec messieurs les officiers de la bouche et de la garde-robe, tout reprenait un air de domesticité. Dans les rues, on voyait des émigrés caducs avec des airs et des habits d'autrefois, hommes les plus respectables sans doute, mais aussi étrangers parmi la foule moderne que l'étaient les capitaines républicains parmi les soldats de Napoléon. Les dames de la cour impériale introduisaient les douairières du faubourg Saint-Germain et leur enseignaient les détours du palais. Arrivaient les députations de Bordeaux, ornées de brassards ; des capitaines de paroisse de la Vendée, surmontés de chapeaux à La Rochejaquelein, Ces personnages divers gardaient l'expression des sentiments, des pensées, des habitudes, des mœurs qui leur étaient familières. La liberté, qui était au fond de cette époque, faisait vivre ensemble ce qui semblait au premier coup d'œil ne pas devoir vivre ; mais on avait peine à reconnaître cette liberté parce qu'elle portait les couleurs de l'ancienne monarchie et du despotisme impérial. Chacun aussi savait mal le langage constitutionnel ; les royalistes faisaient des fautes grossières en parlant charte ; les impérialistes en étaient encore moins instruits ; les conventionnels, devenus tour à tour comtes, barons, sénateurs de Napoléon et pairs de Louis XVIII, retombaient tantôt dans le dialecte républicain qu'ils avaient presque oublié, tantôt dans l'idiome de l'absolutisme qu'ils avaient appris à fond. Des lieutenants
Chateaubriand, « criblé de blessures » ; dans ses campagnes, il n'avait pas été blessé moins de trente-cinq fois. • Plus brillante que juste, l'antithèse.
généraux étaient promus à la garde des lièvres. On entendait des aides de camp du dernier tyran militaire discuter de la liberté inviolable des peuples, et des régicides soutenir le dogme sacré de la légitimité.