‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 196 sur 302 · Napoléon à l'ile d'Elbe · texte numérisé non relu

Napoléon à l'ile d'Elbe

L'empereur avait écrit au général Dalesme, commandant de la garnison française, qu'il eût à faire connaître aux Elbois qu'il avail fait choix de leur ile pour son séjour, en considération delà douceur de leurs mœurs et de leur climat. Il mit pied à terre à Porto-Ferrajo, au milieu du double salut de la frégate anglaise qui le portait et des batteries de la (lôte. De là, il fut conduit sous le dais de la paroisse à l'église où l'on chanta le Te Deum. Le bedeau, maître des cérémonies, était ua homme court et gros, qui ne pouvait pas joindre ses mains autour de sa personne. Napoléon fut ensuite conduit à la mairie ; son logement y était préparé. 0)i déploya le nouveau pavillon impérial, fond blanc, traversé d'un« bande rouge semée de trois abeilles d'or. Trois violons et deux basses le suivaient avec des râclements d'allégresse. Le trône, dressé à la hâte dan? la salle des bals publics, était décoré de papier doré et de loques d'écarlate. Le côté comédien de la nature da prisonnier s'arrangeait de ces parades: Napoléon jouait à la chapelle, comme il amusait sa cour avec de vieux petits jeux dans l'intérieur de son palais aux Tuileries, allant après tuer des hommes par passetemps. 11 furma sa maison : elle se composait de quatre chambellans, de trois officiers d'ordonnance et de deux fourriers du palais. 11 déclara qu'il recevrait les dames deux fois par semaine, à huit heures du soir. Il donna un bal. Il s'empara, pour y résider, du pavillon destiné au génie militaire. Bonaparte retrouvait sans cesse dans sa vie les deux sources dont elle était sortie, 1«

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démocratie et le pouvoir royal ; sa puissance lui venait des masses citoyennes, son rang de son génie.; aussi le voyez-vous passer sans effort de la place publique au trùne, des rois et des reines qui se pressaient autour de lui à Erfurt, aux boulangers et aux marchands d'huile qui dansaient dans sa grange à Porlo-Ferrajo. Il avait du peuple parmi les princes, du prince parmi les peuples. A cinq heures du matin, en bas de soie et en souliers à boucles, il présidait ses maçons à l'ile d'Elbe.

Etabli dans son empire, inépuisable en acier dès les jours de Virgile :

Insula inexhaustis chalybum generosa metallis ',

Bonaparte n'avait point oublié les outrages qu'il venait de traverser; il n'avait point renoncé à déchirer son suaire; mais il lui convenait de paraître enseveli, de faire seulement autour de son monument quelque apparition de fantôme. C'est pourquoi, comme s'il n'eût pensé à autre chose, il s'empressa de descendre dans ses carrières de fer cristallisé et d'aimant; onl'eûl pris pour l'ancien inspecteur des mines de ses ci-devant États. Il se repentit d'avoir affecté jadis le revenu des forges à'Illua* à la Légion d'honneur; 500,000 francs lui semblaient alors mieux valoir qu'une croix baignée dans le sang sur la poitrine de ses grenadiers : « Où avais-je la tête? dit-il; mais j'ai rendu plusieurs stupides décrets de cette nature. » Il lit un traité de commerce avec Livourne et se proposait d'en faire un autre avec Gènes. Vaille que vaille, il entreprit cinq ou six toises de grand chemin et traça l'emplacement de quatre grandes villes, de même que Didon

' <" lie féconde en mines inépuisables d'acier. » ^ Jlva, nom latin de l'île d'Elbe.

dessina les limites de Carthage. Philosophe revenu des grandeurs humaines, il déclara qu'il voulait vivre désormais comme un juge de paix dans un comté d Angleterre ; et pourtant, en gravissant un morne qui domine Porto-Ferrajo, à la vue de la mer qui s'avançait de tous côtés au pied des falaises, ces mots lui échappèrent : « Diable ! il faut l'avouer, mon ile est très petite. »

Dans quelques heures, il eut visité son domaine ; il y voulut joindre un rocher appelé Pianosa. « L'Europe « va m'accuser, dit-il en riant, d'avoir déjà fait une. n conquête. » Les puissances alliées se réjouissaient de lui avoir laissé en dérision quatre cents soldats; il ne lui en fallait pas davantage pour les rappeler tous sous le drapeau.

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