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JUGEMENT SUR BONAPARTE

Le train du jour est de magnifier les victoires de

' « Bientôt nous découvrîmes le sommet des Pyramides, nous •»n étions à plus de dix lieues. Pendant le ^e^te de notre navigation, qui dura encore près de huit heures, je demeurai sur le pont à contempler ces tombeaux; iU paraib^aient is'agrandir et monter dans le ciel à meëure que nous en approchions. Le Nil, qui était alors comme une petite mer; le mélange des sables du désert et de la plus fraîche verdure; les palmiers, les sycomores, les dômes, les mosquées et les minarets du Caire ; les pyramides lointaines de Sacarah, d'où le fleuve semblait sortir comme de ses immenses réservon-s : tout cela formait un tableau qui n'a point d'égal sur la terre. » Itinéraire

2 Nous réunissons ici sous ce titre commun : « Bonaparte », plusieurs jugements empruntés au volume IV des Mémoires, dont les premiers chapitres sont, avec le tome 111 tout entier, consacrés à l'histoire et à la discussion des actes de Napoléon.

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Bonaparte : les patients ont disparu : on n'entend plus 'es imprécations, les cris de douleur et de détresse des victimes : on ne voit plus la France épuisée, labou- '•ant son sol avec des femmes; on ne voit plus les parents arrêtés en place de leurs fils, les habitants des villages frappés solidairement des peines applicables à un réfractaire ; on ne voit plus ces affiches de conscription collées au coin des rues, les passants attroupés devant ces immenses arrêts de mort et y cherchant, consternés, les noms de leurs enfants, de leurs frères, de leurs amis, de leurs voisins. On oublie que tout le monde se lamentait des triomphes: on oublie que la moindre allusion contre Bonaparte au théâtre, échappée aux censeurs, était saisie avec transport ; on oublie que le peuple, la cour, les généraux, les ministres, les proches de Napoléon, étaient las de son oppression et de ses conquêtes, las de cette existence remise en question chaque matin par l'impossibilité du repos.

La réalité de nos souffrances est démontrée par la catastrophe même: si la France eiit été fanatique de Bonaparte, l'eût-elle abandonné deux fois brusquement, complètement, sans tenter un dernier effort pour le garder? Si la France devait tout à Bonaparte: gloire, liberté, ordre, prospérité, industrie, commerce, manufactures, monuments, littérature, beaux-arts ; si, avant lui, la nation n'avait rien fait elle-même: si la République, dépourvue de génie et de courage, navait ni défendu ni agrandi le sol, la France a donc été bien ingrate, bien lâche, en laissant tomber Napoléon aux mains de ses ennemis, ou du moins en ne protestant pas contre la captivité d'un pareil bienfaiteur?

Ce reproche, qu'on serait en droit de nous faire, on ne nous le fait pas cependant, et pourquoi ? Parce qu'il est évident qu'au moment de sa chute la France n'a pas prétendu défendre Napoléon; bien au contraire,

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elle la volontairement délaissé ; dans nos dégoûts amers, nous ne reconnaissions plus en lui que l'auteur et le contempteur de nos misères. Les alliés ne nous ont point vaincus : c'est nous qui, choisissant entre deux fléaux, avons renoncé à répandre notre sang, qui ne coulait plus pour nos libertés.

La République avait été bien cruelle, sans doute, mais chacun espérait qu'elle passerait, que tôt ou tard nous recouvrerions nos droits, en gardant les conquêtes préservatrices qu'elle nous avait données sur les Alpes et sur le Rhin. Toutes les victoires qu'elle remportait étaient gagnées en notre nom ; avec elle il n'était question que de la France ; c'était toujours la France qui avait triomphé, qui avait vaincu ; c'étaient nos soldats qui avaient tout fait et pour lesquels on instituait des fêtes triomphales ou funèbres ; les généraux (et il en était de fort grands) obtenaient une place honorable, mais modeste, dans les souvenirs publics : tels furent Marceau', Moreau^

' Marceau (1769-1796). Engagé à quinze ans, il commandait, en 1791, le bataillon des volontaires d'Eure-et-Loir; à l'armée du Nord et à l'armée de Vendée, puis à l'armée des Ardennes, à celle de Sambre-et-Meuse, il se distingua par une bravoure, une générosité toute cbevaleresque. Mais c'est surtout dans les campagnes de 179a et de 1796 que sa conduite fut admirable. Mortellement blessé au défilé d'Altenkirchen (19 septembre 1796), il fut recueilli par les Aulrichiens et mourut dant leur camp, entouré de soins et de respect. Très vite la légende s'empara de Marceau et le présenta comme un type accompli de valeur et d'humanité. Pour une fois la légende s'est rencontrée avec rhistoire.

- Moreau, né à Morlaix en 1763. mort en 1813. Général de division en 1794, il concourut à la conquête de la Hollande. Général en chef de l'armée de Rhin-et-Mo^elle, il battit Wurmser et l'archiduc Charles, et, après les revers de Jourdan, se retira sans se la' .ser entamer par rennemi. Aussi admirable fut la retraite qu'il dirigea en Italie après la mort de Joubert. Maisîson triomphe fut la campagne d'Allemagne (18oO), que couronna la victoire de Hohenlinden. Jalou.x de Bonaparte, il connut, sans le dénoncer, le complot de Cadoudal et de Pichegru. Après deux ans de dét«a-

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Hoche\ Joubert' ; les deux derniers destinés à tenir lieu de Bonaparte, lequel naissant à la gloire traversa soudain le général Hoche, et illustra de sa jalousie ce guerrier pacificateur, mort tout à coup après ses triomphes d'Altenkirchen, de Neuwied et de Kleinnister.

Sous l'Empire, nous disparûmes: il ne fut plus question de nous, tout appartenait à Bonaparte : J'ai ordonné, j'ai vaincu, j'ai parlé: mes aigles, ma couronne, mon sang, ma famille, mes sujets.

Qu"arriva-t-il pourtant dans ces deux positions à la fois semblables et opposées? Nous n'abandonnâmes point la République dans ses revers : elle nous tuait, mais elle nous honorait; nous n'avions pas la honte d'être la propriété d'un homme ; grâce à nos efforts, elle ne fut point envahie : les Russes, défaits au delà des monts, vinrent expirer à Zurich.

Quant à Bonaparte, lui, malgré ses énormes acqui-

lion, il s'exila aux Etats-Unis. Il en revint, en 1813, pour diriger les opérations «le l'armée des Alliées. Mais il ne put jouir de sa vengeance : le 27 août, à la bataille de Dresde, il fut mortellement frappé d'un boulet.

' Hoche 1708-1797), engagé à seize ans, était, lorsque la Révolution éclata, seriTent aux gardes-françaises. A vinsfl-quatre ans, il était général et commandait en chef Tarmée de la Moselle. Après le 9 th<'rmidor, il l'ut nommé au commandement de Tarmée des Côtes de l'Océan, battit les émigrés à Quiberon et pacifia la Vendée (1775-179 l). A l'armée de Sambre-et-Meuse, ses succès ne furent pas moi:is éclatants. Il mourut à vingt-neuf ans, commandant en chef de l'armée d' Allemacrne. en son quartier général de Welzlar. C'était plus qu'un officier de fortune : il avait le sens de in guerre, il savait même ce qu'enseignent les livres et ne manquait pas d'étude

- Ji^ubort 17 w-1790). se distingua aux côtés de Bonaparte dans la campagne d'Ilaiie. Par deux fois (1798 et 1799). il commanda Tarmée d'Italie 11 fut lue d'une balle au front à la bataille de Novi, C'était un excellent officier, ce n'était point, comme le prétend Chateaubriand, un de ceux qui paraissaient « destinés à tenir lieu de Bonaparte ».

sillons, il a succombé, non parce qu'il était vaincu, mais parce que la France n'en voulait plus. Grande leçon! Qu'elle nous fasse à jamais ressouvenir qu'il y a cause de mort dans tout ce qui blesse la dignité de riiorame.

BO?*APARTE HOMME POLITIQUI

Bonaparte était un poète en action, un génie immense dans la guerre, un esprit infatigable, habile et sensé dans ladministration, un législateur laborieux et raisonnable. C'est pourquoi il a tant de prise sur l'imagination des peuples et tant d'autorité sur le jugement des hommes positifs. Mais comme politique ce sera toujours un homme défectueux aux yeux des hommes d'État.

Il reçut en don la vieille monarchie française telle que l'avaient faite les siècles et une succession ininterrompue de grands hommes, telle que l'avaient laissée la majesté de Louis XIV et les alliances de Louis XV, telle que l'avait agrandie la République. Il s'assit sur ce magnilique piédestal, étendit les bras, se saisit des peuples et les ramassa autour de lui ; mais il perdit l'Europe avec autant de promptitude qu'il l'avait prise ; il amena deux fois les Alliés à Paris, malgré les miracles de son intelligence militaire. Il avait le monde sous ses pieds et il n'en a tiré qu'une prison pour lui, un exil pour sa famille, la perte de toutes ses conquêtes et d'une portion du vieux sol français.

C'est là l'histoire prouvée par les faits et que personne ne saurait nier. Dans ses alliances, il n'enchalnaitles gouvernements que par des concessions de territoire, dont il changeait bientôt les limites ; montrant sans cesse l'arrière-pensée de reprendre ce qu'il avait

donné, faisant toujours sentir l'oppresseur dans se? envaliissemenls, il ne réorganisait rien ; l'Italie exceptée. .\u lieu de s'arrêter après chaque pas pour, élever sous une autre forme derrière lui ce qu'il avait abattu, il ne discontinuait pas son mouvement de progression parmi des ruines: il allait si vite, qu'à peine avait-il le temps de respirer où il passait. S'il eût, par une espèce de traité de Westphalie, réglé et assuré l'existence des États en Allemagne, en Prusse, en Pologne. h sa première marche rétrograde, il se fût adossé à des populations satisfaites et il eût trouvé des abris. Mais son poétique édifice de victoires, manquant de base et n'étant suspendu en l'air que par son génie, tomba quand ce génie vint à se retirer. Le Macédonien fondait des empires en courant ; Bonaparte en courant ne savait que dr-lruire : son unique but était d'être personnellement le maître du globe, sans s'embarrasser des moyens de le conserver.

Pour ne pas avouer l'amoindrissement de territoire et de puissance que nous devons à Bonaparte, la génération actuelle se console en se figurant que ce qu'il nous a retranché en force, il nous la rendu en illustration. « Désormais ne sommes-nous pas, dit-elle, renommés aux quatre coins de la terre ? un Français n'est-il pas craint, remarqué, recherché, connu à tous les rivages ? ».

Mais étions-nous placés entre ces deux conditions, ou l'immortalité sans puissance, ou la puissance sans immortalité.

Bonaparte nous a fait connaîti'e à tous les rivages; commandés par lui, les Français jetèrent l'Europe si bas à leurs pieds que la France prévaut encore par son nom, et que l'.Vrc-de-l'Ktoile peut s'élever sans paraître un puéril trophée; mais, avant nos revers, ce monument eût été un témoin au lieu de n'être qu'une chronique. Cependant, Dumouriez avec des réquisition-

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naires n'avait-il pas donné à l'étranger les premières leçons, .lourdan ' gagné la bataille de Fleurus. Pichcgru conquis la Belgique cl la Hollande, Hoche passé le Rhin, Masséna - triomphé à Zurich, Moreau, à Hohenlinden; tous exploits les plus difficiles à obtenir et qui préparaient les autres? Bonaparte a donné un corps à ces succès épars; il les a continués, il a fait rayonner ces victoires; mais sans ces premières merveilles eût-il obtenu les dernières? il n'était au-dessus de tout que quand la raison chez lui exécutait les inspirations du poète.

L'illustration de notre suzerain ne nous a coûté que deux ou trois cent mille hommes par an; nous ne l'avons payé que de trois millions de nos soldats; nos concitoyens ne l'ont acheté qu'au prix de leurs souffrances et de leurs libertés pendant quinze années : ces bagatelles peuvent-elles compter? Les générations venues après ne sont-elles pas resplendissantes? Tant pis pour ceux qui ont disparu! Les calamités sous la République servirent au salut de tous ; nos malheurs

1 Jourdan (1762-1833) s'était engagé à seize ans pour la guerre d'Amérique : à trente et un ans, il était général en chef; vainqueur à Walligiiies et à Fleurus, il éclioua en Allemagne dans la campagne de 17yP. Sous l'Empire, il fut élevé au grade de maréchal et remplit auprès du loi Joseph les fonctions de niajor-générai. La Restauration le créa comte et pair de France, il était, lorsqu'il mourut, gouverneur des Invalides.

2 Masséna il758-1817), était, sous l'ancien régime, sous-officier au Royal-Italien; vénérai de division en 1793, il prit une part brillante à la campagne d'Italie, détruisil, en 1799, l'armée russe de KorsakofT, à Zurich, puis, à l'armée d'Italie, défendit Gênes contre les Autrichiens; sous l'Empire, avec le grade de maréchal, il prit part aux campagnes d'Italie (180o-18(>}), de Pologne (1807), d'Allemagne (1809), de Portugal (1810-lSlll, et reçut les titres de Duc de Rivoli et de Prince d'Essling. De 1811 à 1817, il demeura sans emploi actif. En 1797, dans une note au Direcioire, Bonaparte le jugeait amsi : « Actif, infatigable, a de l'audace, du coup-d'œil et delà promptitude à se décider. »

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SOUS l'Empire ont bien plus fait : ils ont édifié Bonaparte ! cela nous suffit.

Cela ne me r^uffit pas à moi, je ne m'abaisserai point à cacher ma nation derrière Bonaparte; il n'a pas fait la France, la France l'a fait'. Jamais, aucun lalcnt, aucune supériorilé ne m'amènera à consentir au pouvoir qui peut d'un mot me priver de mon indépendance, de mes foyers, de mes amis ; si je ne dis pas de ma fortune et de mon honneur, c'est que la fortune ne me paraît pas valoir la peine qu'on la défende; quant à l'honneur, il échai)pe à la tyrannie : c'est l'âme des martyrs; les liens l'onlourent et ne l'enchaînent pas; il perce la voûte des prisons et emporte avec soi tout l'homme. -

Le tort que la vraie philosophie ne pardonnera pas à Bonaparte, c'est d'avoir façonné la société à l'obéissance passive, repoussé l'humanité vers les temps do dégradation morale, et peut- être abâtardi les caractères de manière qu'il serait impossible de dire quand les cœurs commenceront à palpiter de sentiments généreux.

La mode est aujourd'hui d'accueillir la liberté d'un rire sardonique, de la regarder comme une vieillerie tombée en désuétude avec l'honneur. Je ne suis point à la mode, je pense que, sans la liberté, il n'y a rien dans le monde ; elle donne du prix à la vie ; dussé-je rester le dernier à la défendre, je ne cesserai de proclamer ses droits. Attaquer Napoléon au nom des choses passées, l'assaillir avec des idées mortes, c'est lui préparer de nouveaux triomphes. On ne peut le combattre qu'avec quelque chose de plus grand que lui, la liberté : il s'est rendu coupable envers elle et, par conséquent, envers le genre humain.

' Voyez plus loin: L'Œuvre oratoire et polémique,2. Buonaparte.

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