‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 203 sur 302 · i CUAIEAL'BRIAND · texte numérisé non relu

i CUAIEAL'BRIAND

BONAPARTE TACTICIl^N. — RÉVOLUTION DANS LART MILITAIRE

Dans ma jeunesse, on s'occupait de lire les commentaires de Folard et de Guischardt, de Tempelhof et de Lloyd ' ; on étudiaitTordre pro/bnrf et l'ordre mince; j'ai fait manœuvrer sur ma table de sous-lieutenant bien des petits carrés de bois. La science militaire a changé comme tout le reste par la Révolution ; Bonaparte a inventé la grande guerre, dont les conquêtes de la République lui avaient fourni l'idée par les masses réquisitionnaires. 11 méprisa les places fortes qu'il se contenta de masquer, s'aventura dans le pays envahi et gagna tout à coups de batailles. Il ne s'occupait point de retraites; il allait droit devant lui comme ces voies romaines qui traversent sans se détourner les précipices et les montagnes. Il portait toutes ses forces sur un point, puis ramassait au demi-cercle les corps isolés dont il avait rompu la ligne. Cette manœuvre, qui lui fut propre, était d'accord avec la furie française ; mais elle n'eût point réussi avec des soldats moins impétueux et moins agiles. Il faisait aussi, vers la fin de sa carrière, charger l'artillerie et emporter les redoutes par la cavalerie. Qu'en est-il résulté ? En menant la France à la guerre, on a appris à l'Europe à marcher ; il ne s'est plus agi que de multiplier les moyens ; les masses ont équipollé les masses. Au lieu de cent mille hommes, on en a pris six cent

' Folard (1639-t7o2), officier distingué, tacticien célèbre, auteur d'un Commentaire de Polybe et d'un Trailé de la colonne, de la manière de la former et de combattre dans cet ordre (1727-1730). — Guitchardt (172o-177o). auteur de Mémoires militaires sur les Grecs et les Romains (171)7), qui lui valurent l'estime et la protection de Frédéric II. — Lloyd (1729-1783), officier d'origine anglaise, servit l'Autriche et la Russie, écrivit plusieurs traités militaires fort estimés.

MÉMOIKES d'ûUTRE-TOMBE 453

mille ; au lieu de cent pièces de canon on en a traîné cinq cents : la science ne s'est point accrue ; l'échelle seulement s'est élargie. Turenne en savait autant que Bonaparte, mais il n'était pas maître absolu et ne disposait pas de quarante millions d'hommes. Tôt ou tard il faudra rentrer dans la guerre civilisée que savait encore Morcau, guerre qui laisse les peuples en repos, tandis qu'un petit nombre de soldais font leur devoir' ; il faudra en revenir à l'art des retraites, à la défense d'un pays au moyen des places fortes, aux manœuvres patientes qui ne coûtent que des heures en épargnant des hommtes. Ces énormes batailles de Napoléon sont au delà de la gloire ; l'œil ne peut embrasser ces champs de carnage qui, en définitive, n'amènent aucun résultat proportionné à leurs calamités. L'Europe, à moins d'événements imprévus, est pour longtemps dégoûtée de combats. Napoléon a tué la guerre en l'exagérant : notre guerre d'Afrique n'est qu'une école expérimentale ouverte à nos soldats.

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