Le Sacre de Charles X
Reims, 26 mai 1825.
Le roi arrive après-demain : il sera sacré dimanche 29; je lui venais mettre sur la tète une couronne à laquelle personne ne pensait en 1814 quand j'élevai la voix. J'ai contribué à lui ouvrir les porles de la France; je lui ai donné des défenseurs, en conduisant à bien l'affaire d'Espagne; j'ai fait adopter la Charte, et j'ai su retrouver une armée, les deux seules choses avec lesquelles le roi puisse régner au dedans et au dehors: quel rôle m'est réservé au sacre? celui d'un proscrit. Je viens recevoir dans la foule un cordon prodigué, que je ne tiens pas même de Charles X. Les gens que j'ai servis et placés me tournent le dos. Le roi tiendra mes mains dans les siennes ; il me verra à ses pieds sans être ému, quand je prêterai mon serment, comme il me voit sans intérêt recommencer mes misères. Cela me fait-il quelque chose ? Non. Délivré de l'obli-
' Pour la période qui va d'octobre 1822 au 6 juin 1824, voyez l'Œuvre historique : Congrès de Vérone C'est le 6 juui I82'i que Chateaubriand futchassé du ministère : le 16 septembre, LouisXVlII mourait à Paris, et Chateaubriand saluait l'avéncment de Cha( ^» X par la brochure : Le roi est mort ; Vive le roi!
gation d'aller aux Tuileries, l'indépendance compense tout pour moi.
J'écris cette page de mes Mémoires dans la chambre où je suis oublié au milieu du bruit. J'ai visité ce inatin Saint-Remy et la cathédrale décorée de papier peint. Je n'aurai eu une idée claire de ce dernier édifice que par les décorations de la Jeanne d'Arc de Schiller, jouée devant moi à Berlin: des machines «opéra m'ont fait voir au bord de la Sprée ce que des Machines d'opéra me cachent au bord de la Vesle : du reste, j'ai pris mon divertissement parmi les vieilles races, depuis Clovis avec ses Francs et son pigeon descendu du ciel, jusqu'à Charles VII, avec Jeanne d'Arc.
Je suis venu de mon pays Pas plus haut qu'une botte, Avecque mi. avecque mi, Avecque ma marmotte.
« Un petit sou, monsieur, s'il vous plaît! » Voilà ce que m'a chanté, au retour de ma course, un petit Savoyard arrivé tout juste à Reims. « Et qu'es-lu venu faire ici? lui ai-je dit. — Je suis venu au sacre, monsieur. — Avec ta marmotte? Oui, monsieur, anecqiie mi, avecque nii, avecque ma marmotte, m'a-t-il lépondu en dansant et en tournant. — Eh bien, c'est comme moi, mon garçon. »
Cela n'était pas exact: j'étais venu au sacre sans marmotte, et une marmotte est une grande ressource; je n'avais dans mon colfret que quelque vieille songerie ([ui ne m'aurait pas fait donner un petit sou par le passant .pour la voir grimper auteur d'un bâton.
« I^eims, samedi, veille du sacre.
J'ai vu entrer le roi; j'ai vu nnsser les carrosses
MrMOTiiES n'oîn'iit-roA'f:?:. 481
dorés du monarque qui naguère n'avait pas une monture ; j'ai vu rouler ces voitures pleines de courtisans qui n'ont pas su défendre leur niaitre. Cette tourbe est allée à l'église chanter !<■ le Deum, et moi je suis allé voir une ruine rom.iine et me promener seul dans un bois d'ormeaux .ippelé le bois d'Amour. J'entendais de loin la jubihilion des cloches, je regardais les tours de la cathédrale, témoins séculaires de cette cérémonie toujours la même et pourtant si diverse par l'iiisioire, les temps, les idées, les mœurs, les usages ci les coutumes. La monarchie a péri, et la cathédrale a pendant quelques années été changée en écurie. Charles X, qui la revoit aujourd'hui, se souvient-il qu'il a vu Louis XVI recevoir l'onction aux mêmes lieux où il va la recevoir à son tour? Croira-t-il qu'un sacre mette à l'abri du malheur? Il n y a plus de main assez vertueuse pour guérir les écrouelles, plus de sainte ampoule assez salutaire pour rendre les rois inviolables.