CHARLOTTE YVES REPARAIT
j'étais dans mon cabinet •; on a annoncé lady Sulton; j'ai vu entrer une femme en deuil, accompagnée de deux beaux garçons également en deuil : l'un pouvait avoir seize ans et l'autre quatorze. Je me suis avancé vers l'étrangère; elle était si émue qu'elle pouvait à peine marcher. Elle m'a dit d'une voix altérée : « Mylord^ do you remember me ? Me reconnaissez-vous ? » Oui, j'ai reconnu miss Ives ! les années qui avaient passé sur sa tète ne lui avaient laissé que leur printemps. Je l'ai prise par la main, je l'ai fait asseoir et je me suis assis à ses côtés. Je ne lui pouvais parler; mes yeux étaient pleins de larmes; je la regardais en silence à travers ces larmes; je sentais que je l'avais profondément aimée par ce que j'éprouvais. Enfm, j'ai pu lui dire à mon tour: « Et vous, madame, me reconnaissez-vous? » Elle a levé les yeux qu'elle tenait baissés, et, pour toute réponse, elle m'a adressé un regard souriant et mélancolique comme un long souvenir. Sa main était toujours entre les deux miennes Charlotte m'a dit : « Je suis en deuil de ma mère; mon père est mort depuis plusieurs années. Voilâmes enfants. » A ces derniers mots elle a retiré sa main et s'est enfoncée dans son fauteuil, en couvrant s-^s yeux de son mouchoir.
Bientôt elle a repris : « Mylord, je vous parle à présent dans la langue que j'essayais avec vous à Bungay.
« Le récit de cette entrevue a été écrit en 182?. ("Vcy. Mémoires d'Onlre-Tombe, vol. I, et plus haut: Méin. d'O.-T. ^, 3, p. 78).
Je suis honteuse : excusoz-moi. Mes enfants sont fils de l'amiral Suiton, que j'épousais trois ans après votre départ d'Angleterre. Mais aujourd'hui je n'ai pas la tête assez à moi pour entrer dans le détail. Permettezmoi de revenir. >> Je lui ai demandé son adresse en lui donnant le bras pour la reconduire à sa voiture. Elle tremblait, ei je serrai sa main contre mon cœur.
Je me rendis le lendemain chez lady Sullon; je la trouvai seule. Alors commença entre nous la série de ces vous souvient-il, qui font renaître toute une vie. A chaque vous souvient-il, nous nous regardions; nous cherchions à découvrir sur nos visages ces traces du temps qui mesurent cruellement la distance du point de départ et l'étendue du chemin parcouru. J'ai dit à Charlotte : « Comment votre mère vous apprit-elle...? >> Charlotte rougit et m'interrompit vivement : « Je suis venue à Londres pour vous prier de vous intéresser aux enfants de l'amiral Suiton : l'aîné désirerait passer à Bombay. IVI. Canning, nommé gouverneur des Indes, est votre ami; il pourrait emmener mou hls avec lui. Je serais bien reconnaissante, et j'aimerais k vous devoir le bonheur de mon premier enfant. >> Elle appuya sur ces derniers mots.
« Ah I Madame, lui répondis-je, que me rappelezvous? Quel bouleversement de destinées! Vous qui avez reçu à la table hospitalière de votre père un pauvre banni ; vous qui n'avez point dédaigné ses souffrances; vous qui peut-être aviez pensé à l'élever jusqu'à un rang glorieux et inespéré, c'est vous qui réclamez sa protection dans votre pays ! Je verrai M. Canning; votre fils, quoi qu'il m'en coûte de lui donner ce nom, votre fils, si cela dépend de moi, ira aux Indes. Mais, dites -moi, madame, que vous fai* ma fortune nouvelle ? Comment me voyez-vous aujourd'hui? Ce mot de mylord que vous em.ployez me semble bien dur. »
478 CUATEAUBRIAND
Charlotte répliqua : « Je ne vous trouve point changé, pas même vieilli. Quand je parlais de vous à mes parents pendant votre absence, c'était toujours le titre de mylord que jevous donnais; il me semblait que vous le deviez porter : n'étiez-vous pas pour moi comme un mari, my lord and masier, mon seignetiret maître ? » Cette gracieuse femme avait quelque chose de l'Eve de Millon, en prononçant ces paroles; elle n'était point née du sein d'une autre femme : sa beauté portail I empreinte de la main divine qui l'avait pétrie.
Je courus chez M Canning et chez lord Londonderry : ils me firent des difficultés pour une petite place, comme on m'en aurait fait en France : mais ils promettaient comme on promet à la cour. Je rendis ■compte à lady Sulton de ma démarche. Je la revis trois fois: à ma quatrième visite, elle me déclara qu'elle allait retourner à Bungay. Cette dernière entrevue fut douloureuse. Charlotte m'entretint encore du passé de notre vie cachée, de nos lectures, de nos promenades, -de la musique, des fleurs d'antan, des «spérances d'autrefois. « Quand je vous ai connu, me disait-elle, personne ne prononçait votre nom ; maintenant qui l'ignore? Savez-vous que je possède un ouvrage et plusieurs lettres, écrits de votre main? Les voilà ». Et elle me remit un paquet. « Ne vous offensez pas si je ne veux rien garder de vous », et elle se prit à pleurer. » Farewel! farewell me dit-elle, souvenezvous de mon fils. Je ne vous reverrai jamais*, car vous ne viendrez pas me chercher à Bungay. — J'irai, m'écriai-je ; j'irai vous porter le brevet de votre fils. » Elle secoua la tête d'un air de doute, et se retira.
' Elle revit Clialeaubriand à Paris, en 1823, lorsqu'il était ministre ■des Affaires étrangères : sans doute, elle le trouva un peu distrait •et un peu réservé, puisque, retournant en Angleterre, <■ elle lui laissa une lettre dans laquelle elle se montrait blessée de la froi- ■deur de sa réception ».
friÉMOiRES d"outhe-tombe 479
Rentré à l'ambassade, je m'enfermai et j'ouvris I'î paquet. Il ne contenait |ue des billets de moi insignifiants et un plan d'études, avec des remarques sur les poètes anglais et italiens. J'avais espéré trouver une lettre de Charlotte ; il n'y en avait point ; mais j'aperçus aux marges du manuscrit quelques notes anglaises, françaises et latines, dont l'encre vieillie et la jeune écriture témoignaient qu'elles étaient depuis longtemps déposées sur ces marges.