‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 226 sur 302 · LE GÉNÉRAL DUBOURG · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL DUBOURG

Le 30 au matin, ayant reçu le billet du grand référendaire qui m'invitait à la réunion des pairs, au Luxembourg, je voulus apprendre auparavant quelques nouvelles. Je descendis par la rue d'Enfer, la place Saint-Michel et la rue Dauphine. H y avait encore un peu d'émotion autour des barricades ébréchées. Je comparais ce que je voyais au grand mouvement révolutionnaire de 1789, et cela me semblait de Tordre et du silence : le changement des mœurs était visible.

Au Pont-Neuf, la statue dHenri IV tenait à la main, comme un guidon de la Ligue, un drapeau tricolore. Des hommes du peuple disaient en regardant le roi de bronze : « Tu n'aurais pas fait cette bêtise-là, mon vieux. » Des groupes étaient rassemblés sur le quai de TÉcole: j'aperçois de loin un général accompagné de deux aides de camp également à cheval. Je m'a-

' Voyez dans Servitude et grandeur militaires, d'A de Vigny, M récit : La Canne de jonc, la description des journées de juillet.

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vançai de ce côté. Comme je fendais la foule, mos yeux se portaient sur le général: ceinture tricolore par-dessus son habit, chapeau de travers renversé en arrière, corne en avant. Il m'avise à son tour et s'écrie: « Tiens, le vicomte! » Et moi, surpris, je reconnais le colonel ou capitaine Dubourg-, mon compagnon de Gand, lequel allait pendant notre retour à Paris prendre les villes ouvertes au nom de Louis XVIII. et nous apportait, ainsi que je vous l'ai raconté, la moitié d'un mouton pour diner dans un bouge, àArnouville. 'C'estcet officier que les journaux avaient représenté comme un austère soldat républicain à moustaches grises, lequel n'avait pas voulu servir sous la tyrannie impériale, et qui était si pauvre qu'on avait été obligé de lui acheter à la friperie un uniforme râpé du temps de La Réveillère-Lepaux ^ Et moi de m'écrier: « Eh! c'est vous! comment... » Il me tend les bras, me serre la main sur le cou de Flanquine; on fit cercle: « Mon cher, me dit à haute voix le chef militaire du gouvernement provisoire, en me montrant le Louvre, ils étaient là dedans douze cents : nous leur en avons flanqué des pruneaux dans le derrière ! et de courir, et de courir ! . . . » Les aides de camp de M. Dubourg éclatent en gros rires; et la tourbe de rire à l'unisson, et le général de piquer sa mazette qui caracolait comme une bête éreintée, suivie de deux autres Rossinantes glissant sur le pavé et

« « On manquait de pain à Arnouville ; sans un officier du nom de Dubourtr et qui dénichait de Gand comme nou?, nous eussions jeûné. M. Duliourg alla à la picorée; il nous rapporta la moitié d'un mouton au logis du maire en fuite. » G

2 Membre de la Gommis^^ion des Onze, qui fit la Constitution de l'An 111, La Réveillère-Lepaux fut président de la Conveniion, président du Conseil des Anciens, puis un des Cinq du Directoire. Par son atlaciiement aux idées religieuses des théopliilanthropes, il se rendit quelque peu ridicule.

prêtes à tomber sur le nez entre les jambes de leurs cavaliers.

Ainsi superbement emporté, m'abandonna le Diomède de l'Hôtel de Ville \ brave d'ailleurs et spirituel.

OVATION. — LES JEUNES GENS PORTENT CHATEAUBRIAND EN TRIOMPHE A LA CHAMBRE DES PAIRS

Un autre spectacle m'attendait à quelques pas de là; une fosse était creusée devant la colonnade du Louvre; un prêtre, en surplis et en étole, disait des prières au bord de cette fosse : on y déposait les morts. Je me découvris et fis le signe de la croix. La foule silencieuse regardait avec respect cette cérémonie, qui n'eût rien été si la religion n'y avait comparu. Tant de souvenirs et de rédexions s'offraient à moi, que je restais dans une complète immobilité.

Tout à coup je me sens pressé ; un cri part . « Vive le défenseur de la liberté de la presse ! » Mes cbeveux m'avaient fait reconnaître. Aussitôt des jeunes gens me saisissent et me disent: « Où allez-vous? nous allons vous porter. » Je ne savais que répondre ; je remerciais ; je me débattais ; je suppliais de me laisser aller.

L'heure de la réunion à la Chambre des Pairs n'était pas encore arrivée. Les jeunes gens ne cessaient de crier : « Où allez-vous? où allez-vous? » Je répondis au hasard: « Eh bien, au Palais-Royal! » Aussitôt j"y suis conduit aux cris de : « Vive la charte ! vive la liberté de la presse ! Vive Chateaubriand ! » Dans la cour des Fontaines, M. Barba, le libraire, sortit de sa maison et vint m'embrasser.

1 Les troupes royales ayant évacué THùtel de Ville, Dubourg, qui se foii^ail appeler le général Dubourg, s'y était installé, le 29 au matin, avec un journaliste du Temjis, Baude.

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Nous allons au Palais-Royal; on me bouscule dans un café sous la galerie de bois. Je mourais de chaud. Je réitère à mains jointes ma demande en rémission de ma gloire ; toute cette jeunesse refuse de me lâcher. Il y avait dans la foule un homme en veste à manches retroussées, à mains noires, à figure sinistre, aux yeux ardents, tel que j'en avais tant vu au commencement de la Révolution : il essayait continuellement de s'approcher de moi, et les jeunes gens le repoussaient toujours. Je n'ai su ni son nom ni ce qu'il me voulait.

Il fallut me résoudre à dire enfm que j'allais à la Chambre des pairs. Nous quittâmes le café ; les acilamations recommencèrent. Dans la cour du Louvre diverses espèces de cris se firent entendre : on disait : « Aux Tuileries ! aux Tuileries I » les autres : « Vive le premier consul ! » et semblaient vouloir me faire l'héritier de Bonaparte républicain. Hyacinthe, qui m'accompagnait, recevait sa part des poignées de main et des embrassades. Nous traversâmes le pont des Arts et nous primes la rue de Seine. On accourait sur notre passage; on se mettait aux fenêtres. Je souffrais de tant d'honneurs, car on m'arrachait les bras. Un des jeunes gens qui me poussaient par derrière passa tout à coup sa tête entre mes jambes et m'enleva sur ses épaules. Nouvelles acclamations; on criait aux spectateurs dans la rue et aux fenêtres : « A bas les chapeaux ! vive la charte ! >> et moi je répliquais : <( Oui, n^essieurs, vive la charte ! mais vive le roi 1 ') On ne répétait pas ce cri, mais il ne provoquait aucune colère. El vo-ki-à comme la partie était perdue! Tout pouvait encore s'arranger, mais il ne fallait présenter au peuple que des hommes populaires: dans les révolutions, un nom fait plus qu'une armée.

Je suppliai tant mes jeunes amis qu'ils me mirent enfin à terre. Dans la rue de Seine, en face de mon

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libraire, M. Le Normant, un tapissier offrit un fauteuil pour me porter; je le refusai et j'arrivai au milieu de mon triomphe dans la cour d'honneur du Luxembourg. Ma généreuse escorte me quitta alors après avoir poussé de nouveaux cris de Vive la charte! Vice Chateaubi'iand! y étais touché des.sentiments de cette noble jeunesse: j'avais crié Vive le roi! au milieu délie, tout aussi en sûreté que si j'eusse été seul enfermé dans ma maison: elle connaissait mes opinions; elle m'amenait elle-même à la Chambre des pairs où elle savait que j'allais parler et rester tidèle à mon roi; et pourtant c'était le 31 juillet, et nous venions de passer près de la fosse dans laquelle on ensevelissait les citoyens tués par les balles des soldats de Charles X I

RÉUMON DES PAIRS

Le bruit que je laissais en dehors contrastait avec le silence qui régnait dans le vestibule du palais du Luxembourg. Ce silence augmenta dans la galerie sombre qui précède les salons de M. de Sémonville'. Ma présence gêna les vingt-cinq ou trente pairs qui s'y trouvaient rassemblés : j'empêchais les douces effusions de la peur, la tendre consternation à laquelle on se livrait. Ce fut là que je vis enfin M. de Mortemart-. Je lui dis que, d'après le désir du roi, j'étais prêt à m'entendre avec lui. Il me répondit, comme je l'ai déjà rapporté, qu'en revenant il s'était écorché le talon : il rentra dans le flot de l'assemblée. Il nous

i M. dft Sémonville avait élé jusqu'en 1824 grand référendaire à la Cnambre des Pairs. 11 fut, en 1830, un de ceux qui engagèrent vainement Charles X à révoquer les Ordonnances et à renvoyer ees ministres.

2 Le roi, cédant enfin à la gravité des événements, venait de se séparer de M. de Polignac et de charger M. de Morlemart de former un ministère.

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donna connaissance des ordonnances comme il les avait fait communiquer aux députes par M. de Sussy. M. de Broglie' déclara qu'il venait de parcourir Paris; que nous étions sur un volcan; que les bourgeois ne pouvaient plus contenir leurs ouvriers; que si le nonj de Charles X était seulement prononcé, on nous couperait la gorge à tous, et qu"on démolirait le Luxembourg comme on avait démoli la Bastille : « C'est vrai! c'est vrai ! >> murmuraient dune voix sourde les prudents, en secouant la tête. M. de Caraman*, qu'on avait fait duc, apparemment parce qu'il avait été valet de M. de Metternich, soutenait avec chaleur qu'on n€ pouvait reconnaître les ordonnances : « Pourquoi donc, lui dis-je, monsieur? » Cette froide questioc glaça sa verve.

Arrivent les cinq députés commissaires ^ M. k général ï-ébastiani* débute par sa phrase accoutumée: « Messieurs, c'est une grosse affaire, » Ensuite il fait l'éloge de la haute modération de M. le duc de Mortemart; il parle des dangers de Paris, prononce

* M. de Broglie était de la Chambre de^ Pairs depuis isl'i. It n'avait cessé de défendre la politique libérale : il était me bre de la société « Aide-loi, le ciel t'aidera », et il fut un de ceux qui servirent avec le plus d'intelligence la cause de Louis-l'hilippe.

2 M. de Caraman, marquis, puis duc, était pair depuis 1815 : B avait été ambassadeur de France à Berlin et à Vienne ; dam ces deux ambassades, il s'était fait accuser de servilité et de platitude.

3 A la ^uite de la retraite des troupes royales, le pouvoir militaire avait été confié à Lafayette et au général Gérard. Et une commission leur avait été adjointe, composée de Casimir Périer, Lobau, de tichonen, Audry de Puyraveau etMauguin.

♦ Le général Sébastiani avait été un des meilleurs officiers dt Napoléon ; il était compté parmi les orateurs les plus distingués d« parti libéral. Il fut sous Louis-Philippe minisire de la Marine., puis des Allaires étrangères; ambassadeur de France à Naplea. puis, de lt>3 > à 18;'-0, à Londres. Et en iS'i*^. il fut nommé maréchal de France.

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quelques mots à la louange de S. A. R. Mgr le duc dOrléans, et conc^nt à l'impossibilité de s'occuper des ordonnances. Moi ». M Hyde de Neuville', nous fûmes les seuls d'un avis contraire. J'obtins la parole : « M. le duc de Broglie nous a dit, messieurs, qu'il s'est promené dans les rues, et qu'il a vu partout des dispositions hostiles : je viens aussi de parcourir Paris, trois mille jeunes gens m'ont rapporté dans la cour de ce palais ; vous avez pu entendre leurs cris : ont-ils soif de votre sang ceux qui ont ainsi salué l'un de vos collègues? Ils ont crié : Vive la charte! j'ai répondu : Vive le roi! ils n'ont témoigné aucune colère et sont venus me déposer sain et sauf au milieu de vous. Sont-ce là des symptômes si menaçants de l'opinion publique ? Je soutiens, moi, que rien n'est perdu, que nous pouvons accepter les ordonnances. La question n'est pas de considérer s'il y a péril ou non, mais de garder les serments que nous avons prêtés à ce roi dont nous tenons nos dignités, et plusieurs d'entre nous leur fortune. Sa Majesté, en retirant les ordonnances et en changeant son ministère, a fait tout ce qu'elle a dû : faisons à notre tour ce que nous devons. Comment 1 dans tout le cours de notre vie, il se présente un seul jour où nous sommes obligés de descendre sur le champ de bataille, et nous n'accepterions pas le combat? Donnons à la France l'exemple de l'honneur et de la loyauté; empêchons-la de tomber dans des combinaisons anarchiques où sa paix, ses intérêts réels et ses libertés iraient se perdre : le péril s'évanouit quand on ose le regarder. »

On ne me répondit point; on se hâta de lever la séance. Il y avait une impatience de parjure dans

' Hyde de Neuville, un des royalistes des plus ardents et les pli sincères du parti. Ami de Chateaubriaud, il avait dirigé dar le oninistëre Martignac le défiortement de la Marine.

MÉMOIRES d'outre-tombe SCH

cette assemblée que poussait une peur inirépide; chacun voulait sauver sa guenille de vie, comme si le temps n'allait pas, dés demain, nous arracher nos vieilles peaux, dont un juif bien avisé n'aurait pas donné une obole.

LOUIS-PHILIPPE, DUC d'oRLÉANS

M. le duc d'Orléans avait eu, sa vie durant, pour le trône ce penchant que toute àme bien née sent pour le pouvoir. Ce penchant se modifie selon les caractères : impétueux et aspirant, mou et rampant; imprudent, ouvert, déclaré dans ceux-ci, circonspect, caché, honteux et bas dans ceux-là : l'un pour s'élever, peut atteindre à tous les crimes; l'autre, pour monter, peut descendre à toutes les bassesses. M. le duc d'Orléans appartenait à cette dernière classe d'ambitieux. Suivez ce prince dans sa vie, il ne dit et ne fait jamais rien de complet, et laisse toujours une porte ouverte à l'évasion. Pendant la Restauration, il (latte la cour et encourage l'opinion libérale; Neuilly' est le rendezvous des mécontentements et des mécontents. On soupire, on se serre la main en levant les yeux au ciel, mais on ne prononce pas une parole assez significative pour être reportée en haut lieu. Un membre de l'opposition mourt-il, on envoie un carrosse au convoi, mais ce carrosse est vide ; la livrée est admise à toutes les portes et à toutes les fosses. Si, au temps de mes disgrâces de cour. Je me trouve aux Tuileries sur le <',hemin de M. le duc d'Orléans, il passe en ayant soin de saluer à droite, de manière que, moi étant à gauche, il me tourne l'épaule. Cela sera remarqué, et fera bien.

' Le duc d'Orléans avait fait sa résidence liabituelle du chàleau deNeuilly. Le cli,He;iu l'ut dévasté et incendié en février Ib'iS. ?e [-•ar.î divisé en lois e' vendu.

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