‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 227 sur 302 · LE DUC D ORLEANS A L UOTEL DE VILLE · texte numérisé non relu

LE DUC D ORLEANS A L UOTEL DE VILLE

Le duc d'Orléans, ayant pris le parti d'aller faire confirmer son titre * par le tribunal de l'Hôtel de Ville, descendit dans la cour du Palais-Royal, entouré de quatre-vingt-neuf députés en casquettes, en chapeaux ronds, en habits, en redingotes. Le candidat royal est monté sur un cheval blanc; il est suivi de Benjamin Constant^ dans une chaise à porteurs ballottée par deux savoyards. MM. Méchin et Viennet^, couverts de sueur et de poussière, marchent entre le cheval blanc du monarque futur et la brouette du député goutteux, se querellant avec les deux crocheteurs pour garder les distances voulues. Un tambour à moitié ivre battait la caisse à la tête du cortège. Quatre huissiers servaient de licteurs. Les députés les plus zélés meuglaient :« Vive le duc d'Orléans! » Autour du Palais-Royal ces cris eurent quelques succès ; mais, à mesure qu'on avançait vers l'Hôtel de Ville, les spectateurs devenaient moqueurs ou silencieux. Philippe se démenait sur son cheval de triomphe, et ne cessait de se mettre sous le bouclier de M. Laffitte*, en recevant de lui,

i La Chambre des Députés venait de nommer le duc d'Oi'Iéans lieutenant-général du royaume.

2 Benjamin Constant, après s'être vu un moment exilé pour la part qu'il avait prise à la rédaction de VAcle additionnel, était rentré en France. 11 fut, sous la seconde Hesiauralion, l'un des chefs de Topposition constitutionnelle. L'appui qu'il prêta au duc d'Orléans lui valut, après 1830, la présidence du Conseil d'État.

3 Viennet, chef d'escadron dans le corps royal d'é at-major, avait été, en 1827, destitué de son grade pour une Epître aux Chiff'innicfS contre la légir-lalion de la presse. Il avait pris dès lors une part active aux luttes politiques. Il était à ce moment député de Béziers : ce fut lui qui lut au peuple aaseml^lé devant l'Holel de Ville la proclamation du duc d()riéans.

* LaHilte est vraiment l'auteur responsable de la Monarchie de

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chemin faisant, quelques paroles protectrices. Il souriait au général Gérard, faisait des signes d'intelligence à M. Viennet et à M. Mécliin, mendiait la couronne en quêtant le peuple avec son chapeau orné d'une aune de ruban tricolore, tendant la main à quiconque voulait en passant aumôner cette main. La monarchie ambulante arrive sur la place de Grève, où elle est saluée des cris : « Vive la République! »

Quand la matière électorale royale pénétra dans l'intérieur de IHôtel de Ville, des murmures plus menaçants accueillirent le postulant : quelques serviteurs zélés qui criaient son nom reçurent des gourmades. Il entre dans la salle du Trône; là se pressaient les blessés et les combattants des trois journées : une exclamation générale : Plus de Bourbons! vive La Faî/e/fe.' ébranla les voûtes de la salle. Le prince en parut troublé. M. Viennet lut à haute voix pour M. Laffitte la déclaration des députés; elle fut écoutée dans un profond silence. Le duc d'Orléans prononça quelques mots d'adhésion. Alors M. Dubourgdit rudement à Philippe : « Vous venez de prendre de grands « engagements. S'il vous arrivait jamais d'y manquer. « nous sommes gens à vous les rappeler. » Et le roi futur de répondre tout ému : « Monsieur, je suis « honnête homme. » M. de La Fayette, voyant l'incertitude croissante de l'assemblée, se mit tout à coup en tête d'abdiquer la présidence : il donne au duc d'Orléans un drapeau tricolore, s'avance sur le balcon de l'Hôtel de Ville, et embrasse le prince aux yeux de la foule ébahie, tandis que celui-ci agitait le drapeau national. Le baiser républicain de La Fayette fit un

Juillet. Ce fut lui qui, s-ur le refus de Charles X de rapporter les Ordotinanceo, (iroposa la formstiori d'un gon\eriiemcnl prnvit;oire, lança une proclamalinn en faveur du duc d'Orléanset lui fil décerner par unn a>^f■rlll)lée de quarante-quatre déiiutés le titre de lieuteuaal-Kéiiéral du royaume.

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roi. Singulier résultat de toute la vie du héros des Deux Mondes !

Et puis, plan! plan! \d, litière de Benjamin Constant et le cheval blanc de Louis-Philippe rentrèrent moitié hués, moitié bénis, de la fabrique politique de la Grève au Palais-Marchand. « Ce jour-là même, dit « encore M. Louis Blanc (31 juillet), et non loin de « l'Hôtel de Ville, un bateau placé au bas de la Mor- « gue, et surmonté d'un pavillon noir, recevait des « cadavres qu'on descendait sur des civières. On ran- « geait ces cadavres par piles en les couvrant de paille; « et, rassemblée le long des parapets de la Seine, la « foule regardait en silence. »

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