‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 237 sur 302 · UN JUIF · texte numérisé non relu

UN JUIF

J'étais porteur d'une lettre de crédit de 2,000 francs payable à Prague; je m'étais présenté chez un gros et petit matou juif qui poussa des cris d'admiration en me voyant. 11 appela sa femme à son secours; elle accourut, ou plutôt elle roula jusqu'à mes pieds; elle s'assit toute courte, toute grasse, toute noire, en face de moi, avec des bras comme des ailerons, me regardant de ses yeux ronds : quand le .Messie serait entré par la fenêtre, cette Rafhel n'aurait pas paru plus

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réjouie; je me croyais menacé d'un Alléluia. L'agent de change m'oflrit sa fortune, des lettres de crédit pour tou^e retendue de la dispersion israélitc; il ajouta qu'il m'enverrait mes 2,000 francs à mon hôtel.

La somme n'était point comptée le 29 au soir ; le 30 au matin, lorsque les chevaux étaient déjà attelés, arrive un commis avec un paquet d'assignats, papier de différente origine, qui perd plus ou moins sur la place et qui na pas cours hors des États autrichiens. Mon compte était détaillé sur une note qui portait pour solde, bon argent. ieresla.i ébahi : « Quevoulez- « vous que je fasse de cela? dis-je au commis. Com- « ment, avec ce papier, paj^er la poste et la dépense « des auberges ? » Le commis courut chercher des explications. Un autre commis vint et me fit des calculs sans fin. Je renvoyai le second commis; un troisième me rapporta des écus de Brabant. Je partis, désormais en garde contre la tendresse que je pourrais inspirer aux filles de Jérusalem.

SUR LE CnEMIN D EGRA. — INVOCATION A CYNTHIB

Du fond de ma calèche, je regardais se lover les étoiles.

N'ayez pas peur, Cynthie ; ce n'est que la susurration des roseaux inclinés par notre passage dans leur forêt mobile. J'ai un poignard pour les jaloux et du sang pour toi. Que ce tombeau ne vous cause aucune épouvante; c'est celui d'une femme jadis aimée comme vous : Cecilia Metella reposait ici.

Qu'elle est admirable, cette nuit, dans la campagne romaine ! La lune se lève derrière la Sabine pour regarder la mer; elle fait sortir des ténèbres diaphanes les sommets cendrés de bleu d'Albano, les lignes plus lointaines et moins gravées du Soracte. Le

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long canal des vieux aqueducs laisse échapper quelques globules de son onde à :ravers les mousses, les ancolies \ les giroflées, et joint les montagnes aux murailles de la ville. Plantés les uns sur les autres, les portiques a riens, en découpant le ciel, promènent dans les airs le torrent des âges et le cours des ruiseeaux. Législatrice du monde, Rome, assise sur la pierre de son sépulcre, avec sa robe de siècles, projette le dessin irrégulier de sa grande figure dans la solitude lactée.

Asseyons-nous : ce pin, comme le chevrier des Abruzzes, diploie son ombrelle parmi dos ruines. La lune neige sa lumière sur la coui )nne gothique de la tour du tombeau de Metella et sur les testons de marbre enchaînés aux cornes des bucranes-; pompe élégante qui nous invite à jouir de la vie, sitôt écoulée.

Écoutez ! la nymphe Ëgérie chante au bord de sa fontaine; le rossignol se fait entendre dans la vigne de l'hypogée^ des Scipions; la brise alanguie de la SjTie nous apporte indolemment la senteur des tubéreuses sauvages. Le palmier de la villa abandonnée se balance à demi noyé dans l'améthyste et l'azur des clartés phébéennes. Mais toi, pâlie par les redits de la candeur de Diane, ô Cynthie, tu es mille fois plus gracieuse que ce palmier. Les mânes de Délie, de Lalagé, de Lydie *, de Lesbie, posés sur des corniches ébréchées, balbutient autour de toi des paroles mysté-

' AncoUe, plante à fleurs bleues très irrépruHères, formées de plusïpurà cornets qui se rapprochent parallèleuienl et se recourbent en ded.ins à leurs extrémités.

- Ducrane, lèto de bœuf servant d'orneaient à la frise et enguirlandée de festons.

' Hypogée, au sens propre, demeure souterraine où sont déposés les morts.

* Tous noms de femmes aimées et chanlées par ie.< poètes: i,es'itc,Ia maîtresse de Catulle; Lydie et Lalagé, les aimées d'Horace; Délie, que célél)ra Tihulle; Cynlhic, que Properce chanta.

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rieuses. Tes regards se croisent avec ceux des étoiles et se mêlent à leurs rayons.

Mais, Cynthie, il n'y a de vrai que le bonheur dont tu peux jouir. Ces constellations si brillantes sur ta tête ne s'harmonisent à tes félicités que par l'iMusion d'une perspoclive trompeuse. Jeune ItaHenne, le temps fuit ! sur ces tapis de fleurs tes compagnes ont déjà passé.

Une vapeur se déroule, monte et enveloppe l'œil de la nuit d'une rétine argentée; le pélican crie et retourne aux grèves; la bécasse s'abat d;ms les prêles des sources diamanlées; la cloche résonne sous la coupole de Saint-Pierre; le plain-chant, nocturne voix du moyen âge, attriste le monastère isolé de Sainte-Croix; le moine psalmodie à genoux les laudes, sur les colonnes calcinées de Saint-Paul; dos vestales se prosternent sur la dalle glacée qui forme leurs cryptes; le pi/feraro^ souffle sa complainte do minuit devant la Âlarione solitaire, à la porte condamnée duno catacombe. Heure de la mélancolie, la religion s'éveille et l'amour s'endort !

Cynthie, ta voix s'aflaiblit : il expire sur tes lèvres, le refrain que t'apprit le pêcheur napolitain dans sa barque vélivole, ou le rameur vénitien dans sa gondole légère. Va aux défaillances de ton repos; je protégerai ton sommeil. La nuit dont tes paupiores couvrent tes yeux dispute de suavité avec celle que l'Italie assoufiie et parfumée verse sur ton front. Quand le hennissement de nos chevaux se fera entendre dans la campagne, quand l'étoile du matin annoncera l'aiibe, le berger de Frascati descendra avec SCS chèvres, et moi je cesserai de te bercer de ma chanson à demi-voix soupirée :

« Un faisceau de jasmins et de narcisses, une Hébé

» Piffcraro, joueur de fifre.

d'albâtre, récemment sortie de la cavée d'une fouille, ou tombée du fronton d'un temple, gît sur ce lit d'anémones : non, Muse, vous vous trompez. Le jasmin, l'Hébé d'albâtre, est une magicienne de Rome, née il y a seize mois de mai et la moitié d'un printemps, au son de la lyre, au lever de l'aurore, dans un champ de roses de Pœstum.

« Vent des orangers de Palerme qui soufflez sur l'Ile de Circé; brise qui passez au tombeau du Tasse, qui caressez les nymphes et les amours de la Farnésine ; vous qui vous jouez au Vatican parmi les vierges de Raphaël, les statues des Muses, vous qui mouillez vos ailes aux cascatelles de Tivoli ; génies des arts qui vivez de chefs-d'œuvre et voltigez avec les souvenirs, venez : à vous seuls je permets d'inspirer le sommeil de Cynthie.

« Et vous filles majestueuses de P;;thagore, Parques à la robe de lin, sœurs inévitables assises à l'essieu des sphères, tournez le lil de la destinée de Cynthie sur des fuseaux d'or ; faites-les descendre de vos doigts et remonter à votre main avec une ineffable harmonie ; immortelles filandières, ouvrez la porte d'ivoire à ces songes qui reposent sur un sein de femme sans l'oppresser. Je te chanterai, ô canéphore des solennités romaines, jeune Charité nourrie d'ambroisie au giron de Vénus, sourire envoyé de l'Orient pour glisser sur ma vie; violette oubliée au jardin d'Horace. »

« Mein Hcrr ? dix kreulzer bour lapairière. »

Peste soit de toi avec tes cruches! J'avais changé de ciel ! j'étais si en train ! la muse ne viendra pas ! ce maudit Égra, où nous arrivons, est la cause (}e mon malheur,-

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