LES GONDOLIERS DE VENISE
La gaieté de ces fils de Nérée ne les abandoûne jamais; vêtus du soleil, la mer les nourrit. Ils ne sont pas couchés et désœuvrés comme les lazzaroni à Naples : toujours en mouvement, ce sont des matelots qui manquent de vaisseaux et d'ouvrage, mais qui feraient encore le commerce du monde et gagneraient la bataille de Lépante, si le temps de la liberté et de la gloire vénitienne n'était passé.
A dix heures du matin ils arrivent à leurs gondoles a'ttachées, la proue à terre, à des poteaux. Alors ils commencent à gratter et laver leurs harchette aux Tragnetti, comme des dragons étrillent, brossent et épongent leurs chevaux au piquet. La chatouilleuse cavale marine s'agite, se tourmente aux mouvements de son cavalier qui puise de l'eau dans un vase de bois, la répand sur les flancs et dans l'inti-rieur de la nacelle. 11 renouvelle plusieurs fois l'aspersion, ayant soin d'écarter l'eau de la surface de la mer pour prendre dessous une eau plus pure. Puis il frotte les avirons, éclaircit les cuivres et les glaces du petit château noir; il époussette les coussins, les tapis, et fourbit le for taillant de la proue. Le tout ne se fait pas sans quelijues mots d'humeur ou de tendresse, adressés, dans le joli dialecte vénitien, à la gondole quinteuse ou docile.
La toilette de la gondole achevée, le gondolier passe à la sienne. 11 se peigne, secoue sa veste et son bonnet bleu, rouge ou gris; se lave le visage, les pieds et les mains. Sa femme, sa fille ou sa maîtresse lui apporte dans une gamelle une miscellanée' de légumes, de
• Miscellanée^ mélange, s'emploie surtout au pluriel et s'enlenc*
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pain et de viande. Le déjeuner fait, chaque gondolier attend en chantant la fortune: il l'a devant lui, un pied en lair, présentant son écharpe au vent et servant de giruut'lle, au haut du monument de la Douane de mer. A-l-elle donné le signal? le gondolier favorisé, l'aviron levé, part debout à l'arrière de sa nacelle, de même qu'Achille voltigeait autrefois, ou qu'un écuyer de Kranconi galope aujourd'hui sur la croupe dun destrier'. La gondole, en forme de patin, glisse sur l'eau comme sur la glace. Sia siati! sia longo-'. en voilà pour toute la journée. Pais vienne la nuit, et la calle verra mon gondolier chanter et boire avec la zitella ' le demi-sequin que je lui laisse.