Récapitulation
Vous m'avez vu naître ; vous avez vu mon enfance, l'idolâtrie de ma singulière création dans le château de Combourg, ma présentation à Versailles, mon assistance à Paris au premier spectacle de la Révolution. Dans le nouveau monde, je rencontre Washington; je m'enfonce dans les bois; le naufrage me ramène sur les côtes de ma Bretagne. Arrivent mes souffrances comme soldat, ma misère comme émigré. Rentré en France, je deviens auteur du Génie du Christianisme. Dans une société changée, je compte et je perds des amis. Bonaparte m'arrête et se jette, avec le corps sanglant du duc d'Enghien, devant mes pas; je m'arrête à mon tour, et je conduis le grand homme de son berceau, en Corse, à sa tombe, à Sainte Hélène, Je participe à la Restauration et je la voi? finir.
.Ainsi la vie publique et privée m'a été connue. Quatre fois j'ai traversé les mers; j'ai suivi le soleil en Orient, touché les ruines de Memphis, de Carthage, de Sparte et d'Athènes; j'ai prié au tombeau de saint Pierre et adoré sur le Golgotha. Pauvre et riche, puissant et faible, heureux et misérable, homme d'action, homme de pensée, j'ai mis ma main dans le siècle, mon intelligence au désert; l'existence effective s'est montrée à moi au milieu des illusions, de même que la terre apparaît aux matelots parmi les nuages. Si ces faits répandus sur mes songes, comme le vernis qui préserve des peintures fragiles, ne dis-
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paraissent pas, ils indiqueront le lieu par où a passé ma vie.
Dans chacune de mes trois carrières je m'étais proposé un but important : voyageur, j'ai aspiré à la découverte du monde polaire; littérateur, j"ai essayé de rétablir le culte sur ses ruines; homme d'État, je me suis efforcé de donner aux peuples le système de la monarchie pondérée, de replacer la France à son rang en Europe, de lui rendre la force que les traités de Vienne lui avaient fait perdre; j'ai du moins aidé à conquérir celle de nos libertés qui les vaut toutes, la liberté de la presse. Dans l'ordre divin, religion et liberté; dans l'ordre humain, honneur et gloire (qui sont la génération humaine de la religion et de la liberté) : voilà ce que j'ai désiré pour ma patrie.
Des auteurs français de ma date, je suis quasi le seul qui ressemble à ses ouvrages : voyageur, soldat, publiciste, ministre, c'est dans les bois que j'ai chanté les bois, sur les vaisseaux que j'ai peint l'Océan, dans les camps que j'ai parlé des armes, dans l'exil que j'ai appris l'exil, dans les cours, dans les affaires, dans les assemblées que j'ai étudié les princes, la politique et les lois.
Soit bonheur ou fortune, après avoir campé sous la hutte de l'Iroquois et sous la tente de l'Arabe, après avoir revêtu la casaque du sauvage et le cafetan du mamelouck, je me suis assis à la table des rois pour retomber dans l'indigence. Je me suis mêlé de paix et de guerre : j'ai signé des traités et des protocoles; j'ai assisté à des sièges, des congrès et des conclaves; à la réédification et à la démolition des trônes; j'ai fait de l'histoire, et je la pouvais écrire : et ma vie solitaire et silencieuse marchait au travers du tumulte et du bruit avec les filles de mon imagination : Atala, Amélie, Blanca, Velléda, sans parler de ce que je pourrais appeler les l'éalités de mes jours, si elles
n'avaient elles-mêmes la séduction des chimères. J'ai peur d'avoir une âme de l'espèce de celle qu'un philosophe ancien appelait une maladie sacrée.
Je me suis rencontré entre deux siècles, comme au confluent de deux fleuves : j'ai plongé dans leurs eaux troublées, m'éloignant à regret du vieux rivage où je suis né, nageant avec espérance vers une rive inconnue * .
i Si dans ces confidences sur lui-mênrie et ce tableau de sa vie. Chateaubriand ne nous donnait que rimpression d"un immense orgueil, nul n'aurait lieu de s'en étonner. Le tort est que rori^ueil s'y double d'un» vanité souvent puérile et d'iuju&te» amertumes.
L'ŒUYRE ORATOIRE ET POLlTlgUE
Discours. — Ouvrages politiques proprement dits. Polémique.
« Mes écrits politiques, dit Chateaubriand dans une préface de l'édition de 1826, contiennent l'histoire abrégée de la Restauiation, et, rangés par ordre chronolojiique. ils représentent, comme dans un miroir, les hommes et les choses qui ont traversé l'ère récente de la monarchie. Ils se divisent en trois partie-^ : les Discours prononcés aux chambres, les Ouvrages politiques proprement dits, et la Poldmique.
« Les Discours et les Opinions offrent le tableau des lois promulguées ou proposées en France dapuis ma nomination à la Chambre des pairs, c'est-à-dire depuis le retour de Gand.
« Les ouvrages proprement dits Politiques, et qui touchent aux circonstances du jour, sont une sorte de relation des événements : l'histoire de la Restauration est pour ainsi dire renfermée entre le petit écrit De Biionaparte et des Bourbons, et la brochure intitulée : Le Roi est mort, vive le Roi ! le temps qui sépare ces deux écrits est rempli par les Réflrx^iona politiques, le Rapport fait au Roi dans son conseil à Gand, Ln Sf anarchie selon la Charte, etc., etc. Ces ouvrages ont exercé sur les événements une influence qui n'a point été niée : Louis XVIII avait la bienveillante générosité de
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dire que la brochure De Buonaparte et des Borirbons lui avait valu une armée. On sait assez quelle tempête éleva contre moi La Monarchie selon la Charte.
« Enfin, ce que j'appelle la Polémique, choix des divers articles de controverse politique échappés à ma plume, est l'histoire des opinions en France depuis le commeocement de la Restauration jusqu'au jour où j'écris cette préface (1826).
« Ces trois genres d'ouvrages divers se placent dans un principe commun, dans celui des libertés publiques; les vérités fondamentales de la monarchie constitutionnelle y sont sans cesse rappelées : mes seuls chapitres, articles et opinions relatifs à la liberté de la presse forment peutêtre sur cette matière le corps de doctrine le plus complet qui existe.
« Il y a loin sans doute d'Atalaa. La Monarchie selon la Charte; mais mon style politique, quel qu'il soit, n'est point, l'effet d'une combinaison. Je ne me suis point dit : « Il faut, pour traiter un sujet d'économie sociale, rejeter les images, éteindre les couleurs, repousser les sentiments. C'est tout simplement que mon esprit se refuse à mêler les penres et que les mots de la poésie ne me viennent jamais quand je parle la langue des affaires. »