‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 247 sur 302 · Buonaparte · texte numérisé non relu

Buonaparte

Buonaparte est un faux grand homme : la magnanimité, qui fait les héros et les véritables rois, lui manque. De là vient qu'on ne cite pas de lui un seul de ces mots qui annoncent Alexandre et César, Henri IV et Louis XIV. La nature le forma sans entrailles. Sa tête, assez vaste, est l'empire des ténèbres et de la confusion. Toutes les idées, même celles du bien, peuvent y entrer, mais elles en sortent aussitôt. Le trait distinctif de son caractère est une obstination invincible, une volonté de fer, mais seulement pour l'injustice, l'oppression, les systèmes extravagants ; car il abandonne facilement les projets qui pourraient être favorables à la morale, à l'ordre et à la vertu. L'imagination le domine, et la raison ne le règle point. Ses desseins ne sont point le fruit de quelque chose de profond et de réfléchi, mais l'effet d'un mouvement subit et d'une résolution soudaine. Il a quelque chose de l'histrion et du comédien ; il joue tout, jusqu'aux passions qu'il n'a pas. Toujours sur un théâtre : au Caire, c'est un renégat qui se vante d'avoir détruit la papauté; à Paris, c'est le restaurateur de la religion chrétienne : tantôt inspiré, tantôt philosophe, ses

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scènes sont préparées ci avance ; un souverain qui a pu prendre des leçons afin de paraître dans une attitude royale est jugé pour la postérité ^ Jaloux de paraître original, il n'est presque jamais qu'imitateur; mais ses imitations sont si grossières, qu'elles rappellent à l'instant l'objet ou l'action qu'il copie; il essaye toujours de dire ce qu'il croit un grand mot, ou de faire ce qu'il présume une grande chose. Affectant l'universalité du génie, il parle de finances et de spectacles, de guerre et de modes, règle le sort des rois et celui d'un commis à la barrière, date du Kremlin un règlement sur les théâtres-, et le jour d'une bataille fait arrêter quelques femmes à Paris. Enfant de notre révolution, il a des ressemblances frappantes avec sa mère : intempérance de langage, goût de la basse littérature, passion d'écrire dans les journaux. Sous le masque de César et d'Alexandre, on aperçoit l'homme de peu et l'enfant de petite famille. Il méprise souverainement les hommes, parce qu'il les juge d';iprés lui. Sa maxime est qu'ils ne font rien que par intérêt, que la probité même n'est qu'un calcul. De là le système de fusion qui faisait la base de son gouvernement, employant également le méchant et l'honnête homme, mêlant à dessein le vice et la vertu, et prenant toujours soin de vous placer en opposition à vos» principes. Son grand plaisir était de déshonorer la vertu, de souiller les réputations : il ne vous touchait que pour vous flétrir. Quand il vous avait fait tomber, vous deveniez son homme, selon son expression; vous lui apparteniez par droit de honte; il vous en aimait un peu moins, et vous méprisait un peu plus. Dans

1 On accusait Bonaparte d'avoir pris, de Talma, des leçons de maintien ot de geste.

- Le fameux décret d ; Moscou, daté du Kremlin, réglait et règle encore les droits et les obligations des sociétaires et pensionnaires de la Comédie-Française-

L OEUVRE ORATOIRE ET POLITIQUE OO i

son administration, il voulait qu'on ne connût que les résultats, et qu'on ne s'embarrassât jamais des moyens, les mass(^s devant être tout, les indlvidualilés rien. <« On corrompra cette jeimesse, mais elle m'obéira mieux; on fera périr cette branche d'industrie, mais j'obtiendrai pour le moment plusieurs millions; il périra soixante mille hommes dans cette affaire, mais je gagnerai la bataille. » Voilà tout son raisonnement, et voila comme les royaumes sont anéantis !

.Né surtout pour détruire, Buonaparle porte le mal dans son sein^ tout naturellement, comme une mère porte son fruit, avec joie et une sorte d'orgueil. 11 a 1 horreur du bonheur des hommes; il disait un jour: « 11 y a encore quelques personnes heureuses en France ; ce sont des familles qui ne me connaissent pas, qui vivent à la campagne, dans un château avec 30 ou 40,000 livres de rente; mais je saurai bien les atteindre. » II a tenu parole. 11 voyait un jour jouer son lils, il dit à un évêque présent: « Monsieur l'évêque, croyez-vous que cela ait une âme? » Tout ce qui se distingue par quelque supériorité épouvante ce tyran: toute réputation limportune. Envieux des talents, de l'esprit, de la vertu, il n'aimerait pas même le bruit d'un crime, si ce crime n'était pas son ouvrage. Le plus disgracieux des hommes', son grand plaisir est de blesser ce qui l'approche, sans penser que nos rois n'insultaient jamais personne, parce qu'on ne

* Il était « disgmcieux » jiisqu â la grossièreté (Voy. les Mémoires de M. do Mellernicti, les Mémoires àe, M"" de Hémusat.), brûlai jusqu'à la vi8lenf:e « Quel dommaîre, di^Tait Talleyrand. un jour que l'Empereur l'avait srrossièremeiii 3|)Oslrophé, quel dommage qu'un si grand prince ait été si mal ele»é! » Avec les femmes, il n'était rien moia.^ que galant ■ « Je ne sais, disait la mriréclinle Lan ne?, quelle est la ralalilé qui me place toujours sous le; yeux de l'Empereur dans les moments où il a de l'iiumeur; car je ne nenso j>as qu'il ait l'inlcnlion de me dire drs choses dc-ar^réahbs, et cependant cela lui arrive très souvent. »

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pouvait se venger d'eux ; sans se souvenir qu'il parle à la nation la plus délicate sur Ihonneur, à un peuple que la cour de Louis XIV a formé, et qui est justement renommé pour rélésance de ses mœurs et la fleur de sa politesse. Enfin Biionaparte n'était que l'homme de la prospérité; aussitôt que l'adversité, qui fait éclater les vertus, a touché le faux grand homme, le prodige s'est évanoui : dans le monarque on n'a plus aperçu qu'un aventurier, et dans le héros qu'un parvenu à la gloire.

Lorsque Bonaparte chassa le Directoire, il lui adressa ce discours : « Qu'avez-vous fait de cette France que je vous ai laissée si brillante? Je vous ai laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre ; je vous ai laissé des victoires, j'ai retrouvé des revers; je vous ai laissé les millions de Tltalie, et j'ai trouvé partout des lois spoliatrices et la misère. Qu'avez-vous fait de cent mille Français que je connaissais tous, mes compagnons de gloire? Ils sont morts. Cet état de choses ne peut durer ; avant trois ans il nous amènerait au despotisme; mais nous voulons la république, la république assise sur les bases de l'égalité, de la morale, de la liberté civile et de la tolérance politique, etc. >>

Aujourd'hui, homme de malheur, nous te prendrons par tes discours, et nous t'interrogerons par tes paroles. Dis, qu'as-tu fait de cette France si brillante? Où. sont nos trésors, les millions de l'Italie, de l'Europe entière? Qu'as-tu fait, non pas de cent mille, mais de cinq millions de Français que nous connaissions tous, nos parents, nos amis, nos frères? Cet état de choses ne peut durer; il nous a plongés dans un affreux despotisme. Tu voulais la République, et tu nous as apporté l'esclavage. iS'ous, nous voulons la monarchie assise sur les bases de l'égalité des droits, de la morale, de la liberté civile, de la tolérance politique et religieuse. Nous l'as-tu donnée, cette monar-

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