‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 252 sur 302 · Morale des Intérêts. Morale des Devoirs · texte numérisé non relu

Morale des Intérêts. Morale des Devoirs

Le ministère' a inventé une morale nouvelle, la morale des intérêts : celle des devoirs est abandonnée aux imbéciles.

1 C'est surtout depuis la fin du XYIII" siècle que la France a eu à soufîi'ir du liéboisemenl- Les régions des Alpes proven^;ales, de la Lozère, de la Sologne et des Dombes s-e sont trouvées ainsi dévastées : elles ont pordu toule valeur, ellos sont devenues des terres slériles, quelijuefois malsaines, à peine bonnes pour la pâture. Heureusement, de sérieux cITorls ont été lentes, plus d'un million d'hectares ont été reboisés. Et il est des pays comme la Sologne qui sont en voie de retrouver, grâce au reboisement et au drainage, leur ancienne richesse.

2 Le mini-lère que présidait le duc de Richelieu, ministre des affaires étrangères, et qui se composait de MM. Decazes, de .laucourt, Loîné, Pasquier, Louis, Gouvion Sl-Cyr.

568 CnATEAU15HlAiNn

Or, celte morale des intérêts, dont on veut faire la base de notre gouvernement, a plus corrompu le peuple dans l'espace de trois années que la révolution entière dans un quart de siècle.

Ce qui fait périr la morale chez les nations, et avec la morale les nations elles-mêmes, ce n'est pas la violence, mais la séduction ; et par séduction j'entends ici ce que toute fausse doctrine a de flatteur et de spécieux. Les hommes prennent souvent l'erreur pour la vérité, parce que chaque faculté du cœur ou de l'esprit a sa fausse image ; la raideur ressemble à la vertu, le raisonner à la raison, le vide à la profondeur, ainsi du reste.

Donc le xviii^ siècle fut un siècle destructeur, car nous fûmes tous séduits. Nous rîmes de la religion nous dénaturâmes la politique, nous nous égarâmes dans de coupables nouveautés de paroles. Au lieu de regarder en haut, nous regardâmes en bas, cherchant l'existence sociale dans la dégradation de nos mœurs, dans les principes populaires : nous commencions à avoir ce que l'Écriture appelle les vices des derniers temps : mot profond.

La Révolution vint nous réveiller : en poussant le Français hors de son lit, elle le jeta dans la tombe. Toutefois, le règne de la Terreur est peut-être de toutes les époques de la Révolution celle qui fut la moins dangereuse à la morale. Pourquoi? Parce qu'aucune conscience n'était forcée : le crime paraissait dans sa franchise. Des orgies au milieu du sang, des scandales qui n'en étaient plus à force d'être horribles; voilà tout. Les femmes du peuple venaient travailler à leurs ouvrages domestiques autour de la machine à meurtre comme à leurs foyers; les échafauds étaient les mœurs publiques et la mort le fond du gouvernement. Rien de plus net que la position de chacun : on ne parlait ni de spécialité, ni de positif, ni de système

LŒUVRE ORATOIRE ET POLITIQUE :A\i)

d'intérêts. Ce galimatias des petits esprits et des mauvaises consciences était inconnu. On disait ù un homme : « Tu es chrétien, noble, riche : meurs » ; et il mourait, Antonelle écrivait qu'on ne trouvait aucune charge contre tels prisonniers mais qu'il les avait condamnés comme aristocrates : monstrueuse franchise, qui nonobstant laissait subsister l'ordre moral ; car ce n'est pas de tuer l'innocent comme innocent qui perd la société, c'est de le tuer comme coupable.

En conséquence, ces temps atlreux sont ceux des grands dévouements. Alors les femmes marchèrent héroïquement au supplice ; les pères se livrèrent pour les fils, les fils pour les pères; des secours inattendus s'introduisaient dans les prisons, et le prêtre que l'on cherchait consolait la victime auprès du bourreau qui ne le reconnaissait pas. Alors les paysans vendéens se faisaient des armes des débris de leurs charrues, pour enlever des batteries de canon; alors La Rochejaquelein tombait, enveloppé dans le drapeau blanc, dans les mêmes champs où, à la bataille de Poitiers, « fut occis, dit Froissart , monseigneur Geoffroy de Charny, la bannière de Fiance entre ses mains ».

La morale sous le Directoire eut plutôt à combattre la corruption des mœurs que celle des doctrines; il y eut débordement. On fut jeté dans les plaisirs comme on avait été entassé dans les prisons. Dissipateur de l'avenir, on forçait le présent à avancer des joies sur cet avenir, dans la crainte de voir renaître le passé. Chacun, n'ayant pas encore eu le temps de se créer un intérieur, vivait dans la rue, sur les promenades, dans les salons publics. Familiarisé avec les échafauds, et déjà à moitié sorti du monde, on trouvait que cela ne valait pas la peine de rentrer chez soi. Il n'était question que d'arts, de bals, de modes : on changeait de parures et de vêtements aussi facilement qu'on se serait dépouillé de la vie.

Sous Buonaparte,la séduction recommença, mais ce fut une séduction qui portait son remède avec elle : Buonapaile séduisait par un prestige de gloire ; et tout ce qui est grand porte en soi un principe de législation. Il concevait qu'il était utile pour lui de laisser enseigner la doctrine de tous les ppuples, la morale de tous les temps, la religion de toute éternité. II recherchait même les victimes de la Révolution : il y avait honneur à avoir souffert. Ceux qui refusaient d'entrer dans le nouvel ordre social restaient à part : ils s'élevaient comme des ruines vénérables au milieu des édifices modernes. On disait en les regardant avec un sentiment de respect : « Voilà la vieille France. »

Pourquoi donc un royaliste isolé, sans appui, sans fortune, sans influence, était-il quelque chose aux yeux d'un homme qui comptait les hommes pour rien? Cet homme n'avait pas pour maxime de se rapprocher de la faiblesse. C'est qu'il voyait dans le roj^aliste un ennemi naturel de ces dogmes démocratiques que, par un contre-sens stupide, nous favorisons aujourd'hui; c'est que le royaliste, lui, représente une force, la force morale, la preuve irréfragable de la puissance du devoir'. Il reconnaissait dans cette puissance un grand élément de la société, puisqu'elle avait maintenu la monarchie pendant quatorze siècles. Le devoir, toujours le même, fait participer les gouvernements qu'il soutient à la permanence de son principe : l'intérêt variable et divers, ne peut être que la base mouvante d'un édifice de quelques jours. Je dis encore que l'ordre moral est moins attaqué quand la fausse position où il se trouve est la suite d'une fausse position politique. Or, avant la Restauration, le g<:>u-

* C'est aussi, comme il le disait lui-même en parlant de la nobleîse d'ancien régime, « qu'il n'y a que ces gens-là qui iacheat servir. »

l'oeuvre oratoire et politique 571

vernement lui-même était une violence : les prospérités pouvaient être injustes, l'infortune non méritée, sans qu'il y eût dépravation. La chose existante n'était point le résultat d'un consentement, mais d'une force; les droits de la morale n'étaient pas méconnus, ils n'étaient que violés.

Mais si ces droits continuent d'être violés sous un gouvernement légitime, il s'en^it qu'ils sont méconnus, et cela ne va pas moins qu'à établir qu'ils sont en eux-mêmes chimériques, que par le fait, ils n'existent point : alors il y a principe de dissolution dans le corps social.

Remarquez ceci : les intérêts ne sont puissants que lors même qu'ils prospèrent. Le temps est-il rigoureux, ils s'affaiblissent. Les devoirs, au contraire, ne sont jamais si énergiques que quand il en coûte à les remplir. Le temps est-il bon, ils se relâchent. J'aime un principe de gouvernement qui grandit dans le malheur : cela ressemble beaucoup à la vertu.

Paris, 3 novembre 1818.

Page 1