‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 251 sur 302 · Pour la conservation des forêts de l'Etat · texte numérisé non relu

Pour la conservation des forêts de l'Etat

Sobslinera-t-on à vendre les forc«« de l'État ? A-t-on lo dessein de recourir un jour à cette mesure, déplorable par sa nature, inutile au crédit comme on l'a <ent et cent fois démontré, à cette mesure qui n'ap- ](0rtera aucun soulagement à nos dettes et qui, nous privant à la fois du capital et du revenu, nous oblii.'-era un jour à remplacer ce revenu par un impôt? Que Ion veille du moins scrupuleusement au mode d'aliénation quand le jour fatal sera venu.

S'il était des propriétés dont la perte fût trop regiettablo, il faudrait les retenir. On tâcherait, autant que possible, par des opérations habiles, de prévenir la destruction des futaies et la vileté du prix. Quelquesunes de ces futaies, par exemple, sont placées dans le ressort de nos grandes communes. Pourquoi nos communes ne les achèteraient-elles pas, en s'imposant quelques centimes, par une préférence que leur accorderait la loi? Elles y trouveraient un agrément pour leur ville, un avantage pour leurs pauvres. Les coupes seraient ménagées avec ce soin que les corporations mettent dans leur administration. La Gaule conserverait avec ses forêts la source de ses fleuves et les traditions de ses peuples. On ne verrait point périr la race des arbres qui fournissaient à nos pères des charpentes durables comme leurs familles. Ainsi s'augmenteraient sur la surface de la France ks biens

i Ce sont là ornements un peu démodés : aussi bien que l'éloquonce du temps, l'éloquence, l'iionie de Chateaubriand sont lourries de souvenirs et d'allusions classiques.

communaux, reste précieux de la législation romaine. La vente des domaines de TÉtat servirait à la fois à Dayer les dettes de l'État et à augmenter les propriétés des communes, double avantage qui réjouirait le père de famille, le consolerait de ses sacrifices et lui laisserait même l'espérance de racheter un jour l'héritage des aïeux. Mais telle est la différence des siècles : nous verrons sans émotion se former peut-être de nouveau ces compagnies, connues dans la Révolution sous le nom de compagnies noires^: elles abattront ces bois où nos aïeux les auraient contraintes à se cacher. Trop heureux alors si quelques-unes de nos montagnes gardent pour la postérité une douzaine de ces chênes, antique honneur de notre patrie, comme le Liban montre les dix-neuf cèdres restés debout sur son sommet.

Cependant, Messieurs, on n'ignore plus l'utilité des forêts. Les peuples, dans tous les temps, les ont mises sous la protection de la religion et des lois; et le christianisme, qui connut mieux encore que les fausses religions la destinée des œuvres du Créateur, plaça ses premiers monuments dans nos bois. Partout où les arbres ont disparu, l'homme a été puni de son imprévoyance. Je puis vous dire mieux qu'un autre, Messieurs, ce que produit la présence ou l'absence des forêts, puisque j'ai vu les solitudes du Nouveau Monde, où la nature semble naître, et les déserts de la vieille Arabie, où la création paraît expirer. Les Cévennes étaient autrefois couronnées de mélèzes; le pays Chartrain conserva longtemps sa fameuse forêt;

1 La bande noire élait une association de spéculafeurs qui se forma, ei r'97, lors de la vente des biens nationaux E!!c achetait, pour les démolir et en vcnd;e les matérinix, les vieux chàleaiix et monuments : ainsi furent déiruiles un grnnd nombre d'œuvres ■que recommandait au r:spect, non moius que leur antiquité, leur admirable valewc d'art.

l'oeuvre oratoire et politique 567

des taillis épais répandus dans les landes de Bretagne et sur la côte maritime depuis Boulogne jusqu'au Havre mettaient la France à l'abri des vents d"ouest qui la tourmentent. Par ces plantages soigneusement entretenus, nous avions à peu près cinq cent raille lieues de ruisseaux intarissables, qui fécondaient des terrains dont un tiers est aujourd'hui stérile. Il manque à nos montagnes trois cent cinquante mille arpents de bois, ù nos ruisseaux, étangs et rivières, six cent trente millions d'arbres, et cent cinquante millions à nos marais '. Colbert voyait la destruction de la France dans la destruction des bois : je préfère son sentiment à celui de quelques-uns de ces amis de l'égalité (mais non pas de la libertéj, dont la haine s'obstine à poursuivre dans les futaies la mémoire des anciens possesseurs de ces futaies, et qui, désolés de n'avoir pu niveler les hommes, en veulent encore à la noblesse des chênes .

{Opinion sw le Projet de loi relatif aux finances. 21 mars 1817.)

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