‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 256 sur 302 · Point de lois exceptionnelles · texte numérisé non relu

Point de lois exceptionnelles

Une erreur trop commune aux gouvernements, c'est de croire qu'ils augmentent leur force en augmentant

* C'est là une théorie qui ne manque pas de valeur. Il est vrai que la liberté « s'allie avec tous les gouvernements, hors avec le clespoti^inc », que régoliié s'acci>mmode aussi bien du despotisme « qui nivelle tout »', que d'un régime démocratiq e. Peut-être n.u»i ost-il vrai de dire que c'est l'amour de l'égalité absolue qui ;i détf^nniiic les pire- cireurs et causé les plus inutiles révolutions lloiirou-nncnî, la pa&^lO^ de l'égalité ne va pas sans quelque amour do In liberté : et à notre honneur, au moins une de no? révniuiioii-, celle de l-^ou, est née du sentiment de la loi violée et do la liberté ea danger.

l'œuvre oratoire et politique 577

leur pouvoir : une armure trop pesante rend immobile celui qui la porte. Oui, messieurs, je suis convaincu que notre salut dépend aujourd'hui beaucoup plus de l'administration que des lois. Les événements nous débordent, leur torrent nous entraine .■' ce qui était important il y a deux mois n'est plus dans ce moment que d'un intérêt secondaire. Quand l'Europe entière est menacée, quand l'Angleterre est troublée, quand la Prusse est travaillée par des sociétés secrètes, quand l'Espagne a pour législateurs des soldats, quand la France voit tomber ses princes sous le poignard révolutionnaire *, des lois d'exception ne sont pas des remèdes. 11 faut maintenant prendre un parti : si l'on reste encore dans l'incertitude où l'on parait flotter encore, nous périrons; si ce qu'on voit fait peur, si l'on ménage les assassins et les démagogues, parce qu'on a tué M^"" le duc de Berry et ébranlé le trône de Ferdinand, nous périrons.

L'ancienne société européenne est-elle prête à se dissoudre? un monde inconnu va-t-il sortir du milieu des ruines? les mœurs qui se corrompent et les esprits qui ne reconnaissent plus d'autorités n'établiront-ils pas dans les États modernes deux principes ennemis d'esclavage et d'indépendance, dont le combat amènera d'effroyables bouleversements? Nous l'ignorons, mais nous savons que le seul moyen de nous défendre avec succès, c'est de nous renfermer dans les libertés publiques, en appelant à leur secours les gens de bien et les forces de la morale et de la religion. Cette posi- Lion est inexpugnable : ne la quittons pas, si nous ne voulons donner un avantage décisif à nos ennemis...

Soyons scrupuleux sur l'abandon de ces libertés, dont on a horriblement abusé sans doute, mais dont l'absence, môme temporaire, pourrait faire naître une

> Le duc de Beriy venait d'être assassiné par Louvel.

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nutre espèce de mal. Prenons garde de trop attaquer par nos frayeurs ce gouvernement représentatif, qui sans doute a des inconvénients comme tous les autres, mais qui est la transition naturelle des anciennes idées aux idées nouvelles, le point d'arrêt entre la monarchie et la république. En dérogeant à ses principes nous hâterions les catastrophes qu'il nous importe de prévenir.

Il y a deux moyens de produire des révolutions : c'est de trop abonder dans le sens d'une institution nouvelle, ou de trop y résister. En cédant à l'impulsion populaire, on arrive à l'anarchie, aux crimes qui en sont la suite , au despotisme qui en est le châtiment. En voulant trop se raidir contre l'esprit d'un siècle, on peut également tout briser, marcher par une autre voie à la confusion, et puis à la tyrannie ^

La monarchie représentative convient à un peuple vieilli, où l'éducation a répandu dans toutes les classes de la société des connaissances à peu près égales et mis en circulation un certain nombre d'idées politiques. Un ancien plaçait la source du pouvoir dans le génie; le gouvernement représentatif fait dériver le pouvoir de Tintelligence, sans détruire le principe absolu de la souveraineté qui réside dans le monarque. Dans cet ordre de choses, lorsqu'il n'est pas contrarié, le mérite est presque sûr d'être appelé tôt ou tard au timon des affaires : c'est le gouvernement, pour ainsi dire, vivant par lui-même, qui choisit à la longue ses agents et ses ministres. Des lois d'exception qui dénaturent ce gouvernement, le seul possible aujourd'hui

' Applicables à tous les temps et à tous les régimes sont ces réflexions : quels que soient les dangers qui menacent la société ou la forme établie de gouvernement, le pouvoir s'a llaiblit qui prend « une armure irop pe,-ante », prétend, par des mesures exceptionnelles, restreindre les libertés publiques, et, pour garantir son existence de fait, trahit 1«3 principes qui sont sa raison d'être.

L OEUVRE OHATÛIKL ET POLlTiOUE o l'J

'sauf le despotisme militaire), ont certainement nu danger. Tout le mal vient de ce qu'un des trois pouvoirs de ce gouvernement, le pouvoir aristocratique, est presque nul parmi nous, et qu'il laisse le pouvoir royal lutter seul contre le pouvoir démocratique.

{Opinion su7' le projet de loi relatif à la suspension de la liberté individuelle K^.

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