‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 257 sur 302 · Aveuglement des hommes au pouvoir · texte numérisé non relu

Aveuglement des hommes au pouvoir

Je ne sais si l'on est frappé comme moi : mais il me semble que tout ce que je vois est inexplicable, que cela tient à une espèce de folie. Je conçois des actes, tout bizarres qu'ils puissent être, lorsqu'ils doivent amener un résultat dans rintérêt de ceux qui les font : mais il m'est impossible de concevoir des hommes qui veulent se sauver et qui font évidemment ce qui les perdra. A quoi bon, je le demande, ces inutiles violences dont nous sommes les témoins depuis quelques mois, cette agitation au milieu du repos, cette soif de la dictature ministérielle quand personne ne dispute le pouvoir' ? Pourquoi corrompre les journaux, et ensuite les enchaîner lorsque la victoire d'un héritier du trône et la prospérité de la France avaient détruit toutes les oppositions révolutionnaires?

< Séance du 25 mars 1820 (Chambre des Pairs). La discussion ayant été close, Chateaubriand dut se contenter de publier celle opinion.

2 Chateaubriand, qui vient d'être chassé du ministère, est rentré dans les rangs de l'opposition : déjà il écrit contre le ministère de Villèle et collabore au Journal des Débals.

3 La censure venait de mutiler dans le Journal des Débats un article relatif au duc d'Orléans et de supprimer un article du Constitutionnel qui s'était avisé de parler du duc d'AngoulCme, Elle n'avait pas permis qu'on aanonçât la brochure d'où cette pagO est extraite.

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Ce que le roi avait annoncé en ouvrant la session de 1823, la Providence l'avait permis et l'armée l'avait fait. Qui ne sentait le sol de la patrie raffermi sous ses pas? Qui ne jouissait de voir la France remonter à son rang parmi les puissances de l'Europe?

Quelque chose d'inconnu vient nous enlever soudain nos plus douces espérances. Nous rétrogradons tout à coup de huit années ; nous nous replaçons au commencement de la Restauration ; nous nous armons de nouveau contre les libertés publiques; nous revenons à la censure, en aggravant le mal par un acte sans précédent à l'égard des tribunaux. Nous imitons une conduite que nous avons stigmatisée; nous faisons des circulaires pour les élections : il nous fan drait des pairs pour briser une majorité ; nous repoussons les royalistes, et cependant nous nous disons royalistes. Tout allait au pouvoir ministériel ; tout s'en retire : il reste isolé, en butte à mille ennemis, supporté seulement par une opinion qu'il dicte, par des journaux qu'il paye et des flatteurs qu'il méprise.

Quelquefois on serait tenté de croire, pour s'expli quer des choses inexplicables, ce que disent des es prits chagrins, savoir, que des sociétés mystérieuse" poussent à la destruction de l'ordre établi. Et que met trait-on à sa place? L'arbitraire ministériel, le joug de quelques commis ? Et c'est avec cela qu'on prétendrait mener la France, contrarier le mouvement de la société et du siècle !

Non, cela ne serait pas possible ; mais en repoussant ces craintes, il reste toujours celles qu'inspirent les fautes dont nous sommes les témoins et les victimes. En exagérant tout, en forçant tout, en abusant de tout, on gâtant d'avance les institutions, en compromettant les choses les plus sacrées, on détruit pour l'avenir tout moyen de gouvernement, on fatigue les cartictères les plus forts, on dégoûte les honnêtes

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gens, et entre un despotisme impossible et une liberté impraticable, on se retranche dans cette indifférence politique qui amène la mort de la société, comme îindilïercnco religieuse conduit au néant.

Qui produit tant de mal? Quel génie funeste, mais puissant, a maîtrisé la fortune de la patrie? Ce n'est point un génie : rien de plus triste que ce qui nous arrive ; c'est le triomphe d'un je ne sais quoi indéfinissable, le succès de petits savoir-faire réunis. Deux nommes se collent au pouvoir' ; et pour y rester deux jours de plus, ils jouent la longue destinée de la France contre leur avenir d'un moment ; voilà tout.

Il faut sortir promptement de la route où Ton s'est jeté, si l'on ne veut arriver à un abîme. On peut disposer de soi, on peut se perdre si l'on juge convenable ; mais on ne doit jamais compromettre son pays : 01', le ministère ébranle par son système la monarchie légitime : peu importent ses intentions, elles ne répareront pas ses actes.

Le remède est facile si la maladie est prise à temps ; en la laissant aller, elle deviendra incurable.

[De la Censure que l'on vient d'établir*.)

Août 1S24.

1 MM. de Villèle el de Corbière. — On sait les vers de Barthélémy el de Méry sur M. de Villùle :

Si l'astre de sinislro allure Qu'Aiago voit sur l'horizon.

Par un jpu de sa clicvclure, Ciiaii.fronil noire prlobc en tison, Villèli', iiicni-lo sur sn |>laco, Sérail rimnimc iublo iju'llorace Niiu^ pciiil si cnlnio dans ses vers, El,n3ri:uanl la coinclo errante, Il coii-r.iil enror la ronio Sur le.-: <l(^!ii i- Ji; l'univers.

3 A peine s.ur le troue, Cliaries X supprima la censure, ("ha

12 — Profession de fol.

Attaché à la famille royale par amour, par fidélité, devoir, honneur, nous avons eu le bonheur de lui rendre quelques services, et nous sommes toujours prêt, s'il était nécessaire, à faire pour elle des sacrifices que ne feraient pas ceux dont les systèmes sont aujourd'hui écoutés. Partout où sera la couronne, là nous serons : nous vivrons et nous mourrons pour sa cause sacrée.

Attaché à l'ordre monarchique par raison, nous regardons la monarchie constitutionnelle comme le meilleur gouvernement possible à cette époque de la société K

Mais si l'on veut tout réduire aux intérêts personnels, si l'on suppose que pour nous-mêmes nous croirions avoir tout à craindre dans un État républicain, on est dans l'erreur.

Nous traiterait-il plus mal que ne nous a traité la monarchie ? Deux ou trois fois dépouillé pour elle et par elle, l'Empire, qui aurait tout fait pour nous si nous l'avions voulu, nous a-t-il lui-même plus rudement renié? Nous avons horreur de la servitude; la liberté plaît à notre indépendance naturelle : nous préférons cette liberté dans l'ordre monarchique, mais nous la concevons dans l'ordre populaire. Qui a moins

teaubriand dans une feuille « De l'abolition de la censure » loua chaleureusement le nouveau roi de celte mesure libérale.

1 Dix ans plus tardi en 1831, Chateaubriand écrivait : « Puisque aucun pouvoir parmi nous n'est inviolable, puisque le sceptre héréditaire e^t tombé quatre fois depuis trente-huit années, puisque le bandeau royal attaché par la victoire s'eA dénoué deux fois de la tête de Napoléon, puisque la souveraineté de Juillet a été incessamment as aillie. il aut en conclure que ce n'e-t pas la république qui est impossible, mais la monarchie. >

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à craindro de Tavenir que nous? Nous avons ce qu'aucune Révolution ne peut nous ravir ; sans place, sans honneurs, sans fortune, tout gouvernement qui ne serait pas assez stupide pour dédaigner l'opinion serait obligé de nous compter pour quelque chose. Les gouvernements populaires surtout se composent des existences individuelles, et se font une valeur générale des valeurs particulières de chaque citoyen. Nous serons toujours sûr de l'estime publique, parce que nous ne forons jamais rien pour la perdre, et nous trouverions peut-être plus de justice parmi nos ennemis que chez nos prétendus amis. Le temps des ingratitudes républicaines est passé, parce qu'on a reconnu que l'ingratitude est stérile, et, en dernier résultat, funeste.

Ainsi, de compte fait, nous serions sans frayeur des républiques, comme sans antipathie contre leur liberté : nous ne sommes pas roi, nous n'attendons point de couronne ; ce n'est pas notre cause que nous plaidons. Nous aimons à le répéter : notre dévouement à la légitimité est sans bornes comme sans intérêt personnel. Nous mourrons dans les doctrines les plus sincères du rovalisme ; royalisme d'autant plus assuré qu'il est d'^^pnuillé pour nous de toute illusion, qu'il n'est point fonié sur un penchant servile, et qu'il vient du choix réfléchi d'un esprit sans préjugés politiques'.

Paris, 24 octobre 1825.

1 C'a été riionneur de Chateaubriand de demeurer jusqu'au boni fidèle à ses premières conviclions : son mérite est d'autant y)\un giMiui qu'il élail snn^ illusion sur l'avenir de la monarchie et la po^^sibililé d'une lroi:5iémc reilauralion.

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