‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 262 sur 302 · Il y a des hommes qui · texte numérisé non relu

Il y a des hommes qui

îl y a des hommes qui, par le sentiment de leur talent et de leur vertu, ont dû servir leur patrie quand il ne leur a plus été possible de maintenir la forme de

1 « Ma revue de Prague étant faite, j'allai, le 29 mai, dîner au château à six heures. Charles X était fort gai. Au sortir de table, en s'asseyant sur le canapé du salon, il me dit : « Chateaubriand, savez-vous que le National, arrivé ce matin, déclare que j'avais le droit de faire mes ordonnances? — Sire, ai-je répondu. Votre Majesté jette des pierres dans mon jardin, v) Le roi, indécJs, hésitait; puis prenant son parti . « J'ai quelque chose sur le cœur : vous m'avez diablement maltraité dans la première partie de votre discours à la Cliambre des pairs. » Et tout de suite, le roi, ne me laissant pas le temps de répondre, s'est écrié : Oh! la fin! la fini... le tombeau vide à Saint-Denis .. C'est admirable !... c'est très-bien! très-bien... n'en parlons plus. Je n'ai pas voulu garder cela... c'est fini... c'est fini. » Et il s'excusait d'avoir osé hasarder ce peu de mots.

J'ai baisé uvcc un pieux re?pect la main royale.^» C- Mémoires, vol. VI.

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gouvernement qu'ils préféraient : je les admire; mais de si hautes raisons n'appartiennent ni à ma faiblesse, ni à mon insufOsance.

Ils y a des hommes qui ont prononcé la déchéance de Charles X et de ses descendants par devoir et dans la ferme conviction que c'était ce qu'il y avait de mieux à faire pour le salut de la France. Ils ont eu raison, puisqu'ils étaient persuadés; je ne Tétais pas : je n'ai pu imiter leur exemple.

Il y a des hommes qui ne pouvaient ni interrompre leur carrière, ni compromettre des intérêts de famille, ni priver leur pays de leurs lumières, parce qu'il avait plu au gouvernement de faire des folies : ils ont aiïi très bien en s'altachant au pouvoir nouveau. Si toutes les fois qu'un monarque tombe, il fallait que tous les individus, grands et petits, tombassent avec lui, il n'y aurait pas de société possible. La couronne doit tenir sa parole ; quand elle y manque, les sujets ou les citoyens sont dégagés de la leur. Mais les antécédents de ma vie ne me permettaient pas de suivre cette règle générale, et je me trouvais placé dans l'exception.

Il y a des hommes qui détestent la djTiastie des Bourbons et qui ont juré son exil; je crois qu'il est temps d'en finir avec les proscriptions et les exils.

Il y a des hommes qui, croyant à la souveraineté du peuple, ont voulu faire triompher ce principe suranné de la vieille école politique : moi, je ne crois pas au droit divin, mais je ne crois pas davantage à la souveraineté d'un peuple Je puis très volontiers me passer d'un roi, mais je ne me reconnais pas le droit dimposer à personne le roi que j'aurais choisi. Monarque pour monarque, Henri de Béarn me paraissait préférable pour l'ordre et la liberté de la France. J'ai donc donné ma voix à Henri V, comme mon voisin de droite a pu choisir Louis-Philippe 1", mon voisin

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do gauche. N.ipoléon TT ; mon voisin en face, la République.

Il y a des hommes qui, après avoir prêté serment à la république une et indivisible, au Directoire en cinq personnes, au consulat en trois, à l'empire en une seule, à la première Restauration, à l'Acte additionnel av.x Constitutions de l'Empire, à la seconde Restauration, ont encore quelque chose à prêter à Louis-Philippe : je ne suis pas si riche.

Il y a des hommes qui ont jeté leur parole sur la place de Grève, en Juillet, comme ces chevriers romains qui jouent à pair ou non parmi des ruines. Ces hommes n'ont vu dans la dernière révolution qu'un coup de dé ; pourvu que cette révolution dure assez pour qu'ils puissent tricher la fortune, advienne que pourra. Ils traitent de niais et de sot quiconque ne réduit pas la politique à des intérêts privés : je suis un niais et un sot.

11 y a des peureux qui auraient bien voulu ne pas jurer, mais qui se voyaient égorgéS;, eux, leurs grands parents, leurs petits-enfants et tous les propriétaires, s'ils n'avaient trembloté leur serment : ceci est un effet physique que je n'ai pas encore éprouvé; j'attendrai l'infirmité, et si elle m'arrive, j'aviserai.

Ily a des grands seigneurs de l'Empire unis à leurs pensions par des liens sacrés et indissolubles ; quelle que soit la main dont elles tombent : une pension est à leurs yeux un sacrement : elle imprime caractère comme la prêtrise et le mariage; toute tête pensionnée ne peut cesser de l'être : les pensions étant demeurées à la charge du Trésor, ils sont restés à la charge du même Trésor. Moi, j'ai l'habitude du divorce avec la fortune : trop vieux pour elle, je l'abandonne, de peur qu'elle ne me quitte.

Il y a de hauts barons du trône et do l'autel qui n'ont point trahi les ordonnances; non! mais linsuffisance

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lies moyens employ(5s pour mettre à exécution ces ordonnances a échaulîé leur bile : indignés qu'on ait failli au despotisme, ils ont été chercher une autre antichambre. Il m'est impossible de partager leur indignation et leur demeure.

Il y a des gens de conscience qui ne sont parjures que pour des parjures, qui, cédant à la force, n'en sont pas moins pour le droit; ils pleurent sur ce pauvre Charles X, qu'ils ont d'abord entraîné à sa perte par leurs conseils et mis ensuite à mort par leur serment; mais si jamais lui ou sa race ressuscite, ils seront des foudres de légitimité. Moi, j'ai toujours été dévot à la mort, et je suis le convoi de la vieille monarchie comme le chien du pauvre.

Enfin, il y a de loyaux chevaliers qui ont dans leur poche des dispenses d'honneur et des permissions d'infidélité : je n'en ai point.

J'étais l'homme de la Restauration possible, de la Restauration avec toutes les libertés. Cette Restauration m'a pris pour un ennemi ; elle s'est perdue : je dois subir son sort. Irai-je attacher quelques années qui me restent à une fortune nouvelle, comme ces bas de robe que les femmes traînent de cour en cour, et sur lesquels tout le monde peut marcher. A la tête des jeunes générations, je serais suspect : derrière elles, ce n'est pas ma place. Je sens très bien qu'aucune demes facultés n'a vieilli : mieux que jamais je comprends mon siècle; je pénètre plus hardiment dans l'avenir que personne ; mais la nécessité a prononcé : finir sa vie à propos est une condition nécessaire de l'homme public.

[De la Restauration et de la Monarchie élective.)

i" inm-ï 1831.

L'œuvre historique de Chateaubriand est assez conside'rable. Outre YEssai sur les Révolutions (1797) où rérudition est peu sûre, le sens historique médiocre, les conclusions toutes de fantaisie, et quelques < morceaux isolés, dont le dernier chapitre sur Tavenir des nations dans le Génie du Chnstianisme et la Mort de saint Louis dans Vulnéraire », elle comprend plusieurs ouvrages consacrés au récit d'événements contemporains et d'une impartialité discutable : De la Vendée (1819), Mémoires sur le duc de Ben-y (1820), Congrès de Vérone, Guerre d'Espagne (1838); plusieurs intéressant l'histoire générale : synthèses larges et rapides, Études Historiques (1831), Analyse raisonné e de l'Histoire de France (1831) ; études sur une époque ou sur un homme, Les Quatre Stuarts, la Vie de Rancé {i>ii).

L'œuvre critique a son étendue et sa valeuiy même, en certaines de ses parties elle est vraiment distinguée. Il y a dans le Génie du Christianisme des aperçus féconds et larges, des pages admirables de sens et pleines de vues originales, où se trouvent posés les principes de la vraie ■ litique et les régies de l'art nouveau. Ces pages ont été citées en leur lieu. Nous ne publions ici, à titre de complément, qu'un certain nombre de fragments empruntés à YEssai sur la Littérature anglaise. D'autres ouvrages de détail. Articles de journaux et de revues réunis sous le titre de Mélanges Littéraires, Notices, Eloges ont de belles parties. Mais il faut se borner : déjà peut-être ce recueil est trop long de moitié.

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