Discours aux Pairs
Je ne vous ai présenté, Messieurs, que quelquesuns des inconvénients attachés à la formation d'une république ou d'une monarchie nouvelle. Si l'une et l'autre ont des périls, il restait un troisième parti, et ce parti valait bien la peine qu'on en eût dit quelques mots.
D'affreux ministres ont souillé la couronne, et ils ont souillé la violation de la foi par le meurtre; ils se sont joués des serments faits au ciel, des lois jurées à la terre.
Jamais défense ne fut plus juste et plus héroïque que celle du peuple de Paris. Il ne s'est point soulevé contre la loi, mais pour la loi; tant qu'on a respecté le pacte social, le peuple est demeuré paisible ; il a supporté sans se plaindre les insultes, les provocations, les menaces, il devait son argent et son sang en échange de la Charte ; il a prodigué l'un et l'autre. Mais lorsqu'après avoir menti jusqu'à la dernière heure, on a tout à coup sonné la servitude; quand la conspiration de la bêtise et de l'hypocrisie a soudainement éclaté ; quand une terreur de château', orga-
presse a été presque l'unique affaire de ma vie politique; j'y a» sacrifié tout re que je pouvais y sacrifier : temps, travail ou repos. J'ai toujours considéré cette liberté comme une cons-titulion entière; les infractions à la Charte m'ont paru peu de chose tant que nous conservions la faculté d'écrire. C'est par la liberté de la presse que les droits des citoyens sont conservés, que justice est faite à chacun selon son mérite; c'est la liberté de la presse, quoi qu'on en puisse dire, qui, à l'époque de la société où nous vivons, est le plus ferme appui du trône et de l'autel. » C. 1828.
' A lire ce Jugement porté sur Charles X par sa tante M™« Adélaïde :
■ Un jour, dans une causerie pleine d'abandon, l'abbé de Ruarem, intendant de M"» Adélaïde (fille aînée de Louis XV), traitait
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nisée par des eunuques, a cru pouvoir remplacer la terreur de la République et le joug de fer de TEmpire. alors ce peuple s'est armé de son intelligence et de son courage ; il s'est trouvé que ces boutiquiers respiraient assez facilement la fumée de la poudre et qu'il fallait plus do quatre soldats et un caporal pour les réduire ^ Un siècle n'aurait pas autant muré les destinées d'un peuple que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. Un grand crime a eu lieu, il a produit l'énergique explosion d'un principe : devait-on, à cause de ce crime et du triomphe moral et politique qui en a été la suite, renverser l'ordre de chose établi? Examinons.
Charles X et son fils sont déchus ou ont abdiqué, comme il vous plaira de l'entendre, mais le trône n'est pas vacant; après eux venait un enfant, devait-on condamner son innocence?... Ce n'est ni par dévoue-
en détail la question des qualités et des défauts des trois frères (les petits-fils de Louis XV, le Dauphin, le comte de Provence, le comte d'Artois) La conclusion fut celle-ci : « Quel dommasre que le cadet ne soit pas l'aîné! » ^ « Vous vous trompez, lui répondit la vieille tante. Le dauphin, malgré ses dehors, est un jeune homme plein de sens et de vertus. Monsieur n'a pas un bon natu'el, mais sa tête est capable de combinaisons fortes. Tous deux gagneront en vieillissant. Quant au cadet, s'il montait jamais sur le trône, il ne serait qu'un très mauvais roi. » L'abbé de se récrier et de demander les motifs d'un jugement si sévère. « Je ne puis vous les dire, répliqua la princesse : on ne les i-aura qu'à sa mort; ils ne seront connus que des chirurgiens chargés de l'embaumement. » Cette énigme piquant la curiosité de l'abbé et celui-ci se permettant d'insiï^ter : « Eh bien ! lui dit M"" Adélaïde, impatientée, puisque vous voulez absolument le savoir, c'est parce qu'il a un trou à la tête. Tout y entre, mais rien n'y reste. Cela passe aussitôt dans l'estomac, dans le cœur, dans les entrailles, partout où vous voudrez, mai- b> cerveau demeure vide. » La princesse, apparemment, no parlait que par métaphore. Mais l'horoscope est curieux.» Ilotes ric M d'Ai-fjotit.
1 « Un honnot à poil placé sur le clocher de Notre-Dame, .avait cit M. de Polignac, suffira pour contenir la bourgeoisie. »
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ment sentimental, ni par un attendrissement de nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de saint Louis jusqu'à celui du jeune Henri, que je plaide une cause où tout se détournerait de nouveau contre moi, si elle triomphait. Je ne vise ni au roman, ni à la chevalerie, ni au martyre. Je ne crois pas au droit divin de la royauté, et je crois à la puissance des révolutions et des faits. Je n'invoque pas même la Charte, je prends mes idées plus haut : je les tire de la sphère philosophique, de l'époque où ma vie expire. Je propose le duc de Bordeaux, tout simplement, comme une nécessité d'un meilleur aloi que celle dont on argumente.
Je sais qu'en éloignant cet enfant on veut établir le principe de la souveraineté du peuple : niaiserie de l'ancienne école, qui prouve que sous le rapport politique nos vieux démocrates n'ont pas fait plus de progrès que les vétérans de la royauté. Il n'y a de souveraineté absolue nulle part : la liberté ne découle pas du droit politique, comme on le supposait au xviii^ siècle; elle vient du droit naturel, ce qui fait qu'elle existe et qu'une monarchie peut être libre et beaucoup plus libre qu'une république; mais ce n'est ni le temps ni le lieu de faire un cours de politique.
Je me contenterai de remarquer que lorsque le peuple a disposé des trônes il a souvent aussi disposé de sa liberté; je ferai observer que le principe de l'hérédité monarchique, absurde au premier abord, a été reconnu, par l'usage, préférable an principe de la monarchie élective. Les raisons en sont si évidentes, que je n'ai pas besoin de les développer. Vous choisissez un roi aujourd'hui : qui vous empêchera d'en choisir un autre demain? La loi, direz-vous. La loi? Et c'est vous qui la faites ?
Il est encore une manière plus simple de trancher
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la question, c'est de dire : Nous ne voulons plus de la branche ainée des Bourbons. Et pourquoi n'en voulezvous plus ? Parce que nous sommes victorieux : nous avons triomphé dans une cause juste et sainte; nous usons d'un double droit de conquête. Très bien : vous proclamez la souveraineté de la force. Alors gardez soigneusement cette force, car si dans quelques mois elle vous échappe, vous serez mal venus à vous plaindre. Telle est la nature humaine ! Les esprits les plus éclairés et les plus justes ne s'élèvent pas toujours au-dessus d'un succès. Ils étaient les premiers, ces esprits, à invoquer le droit contre la violence : ils appuyaient ce droit de toute la supériorité de leur talent, et au moment même où la vérité de ce qu'ils disaient est démontrée par l'abus le plus abominable de la force et par le renversement de cette force, les vainqueurs s'emparent de l'arme qu'ils ont brisée ! Dangereux tronçons qui blesseront leur main sans les servir 1
J'ai transporté le combat sur le terrain de mes adversaires; je ne suis point allé bivouaquer dans le passé sous le vieux drapeau des morts, drapeau qui n'est pas sans gloire, mais qui pend le long du bâton qui le porte parce qu'aucun souille de vie ne le soulève. Quand je remuerais la poussière des trente -cinq Capots, je n'en tirerais pas un argument qu'on voulût seulement écouter. L'idolâtrie d'un nom est abolie ; la monarchie n'est plus une religion, c'est une forme politique préférable dans ce moment à toute autre, parce qu'elle fait mieux entrer l'ordre dans la liberté.
Inutile Cassandre, j'ai assez fatigué le trône et la pairie de mes avertissements dédaignés; il ne me reste qu'à m'asseoir sur les débris d'un naufrage que j'ai tant de fois prédit. Je reconnais au malheur toutes les sortes de puissances, e.xcepté celle de me
délier de mes serments de fidélité. Je dois auss rendre ma vie uniforme : après tout ce que j'ai fait, dit et écrit pour les Bourbons, je serais le dernier des misérables si je les reniais au moment où pour la troisième et dernière fois ils s'acheminent vers l'exil.
Je laisse la peur à ces généreux royalistes qui n'ont jamais sacrifié une obole ou une place à leur loyauté, à ces champions de l'autel et du trône qui naguère me traitaient de renégat, d'apostat et de révolutionnaire. Pieux libellistes, le renégat vous appelle ! Venez donc balbutier un mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous combla de ses dons et que vous avez perdu. Provocateurs de coups d"État, prédicateurs du pouvoir constituant ! où êtes-vous ? Vous vous cachez dans la boue du fond de laquelle vous leviez vaillamment la tête pour calomnier les vrais serviteurs du roi : votre silence d'aujourd'hui est digne de votre silence d'hier. Que tous ces preux dont les exploits ont fait chasser les descendants d'Henri IV à coups de fourche tremblent maintenant accroupis sous la cocarde tricolore : c'est tout naturel. Les nobles couleurs dont ils se parent protégeront leur personne et ne couvriront pas leur lâcheté.
Au surplus, en m'exprimant avec franchise à cette tribune, je ne crois pas du tout faire un acte d'héroïsme : nous ne sommes plus dans ces temps où une opinion coûtait la vie; y fussions-nous, je parlerais cent fois plus haut. Le meilleur bouclier est une poitrine qui ne craint pas de se montrer découverte à
l'ennemi Loin de moi surtout la pensée de jeter
des semences de division dans la France, et c'est pourquoi j'ai refusé à mon discours l'accent des passions. Si j'avais la conviction intime qu'un enfant doit être laissé dans les rangs obscurs et heureux de la vie pour assurer le repos de trente-trois millions d'hommes, j'aurais regardé comme un crime toute
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parole en contradiction avec le besoin des temps : je n'ai pas cette conviction. Si j'avais le droit de disposer d'une couronne, je la mettrais volontiers aux pieds de M^"" le duc d'Orléans. Mais je ne vois de vacant qu'un tombeau à Saint-Denis et non pas un trône.
Quelles que soient les destinées qui attendent M. le lieutenant général du royaume, je ne serai jamais son ennemi s'il fait le bonheur de ma patrie. Je ne demande à conserver que la liberté de ma conscience et le droit daller mourii partout où je trouverai indépendance et repos. Je vote contre le projet de déclaration '.
{Discours sur la déclaration faite par la Chambre des Députés le 7 août 1850, prononcé à la Chambre des Paws, le même jour, à la séance du soir),