‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 280 sur 302 · Les chefs des Barbares · texte numérisé non relu

Les chefs des Barbares

Les conducteurs des nations barbares avaient quelque chose d'extraordinaire comme elles. Au milieu do l'ébranlement social, Attila semblait né pour l'effroi du monde; il s'attachait à sa destinée je ne sais quelle terreur, et le vulgaire se faisait de lui une opinion formidable. Sa démarche était superbe, sa puissance apparaissait dans les mouvements de son corps et dans le roulement de ses regards. Amateur de la guerre, mais sachant contenir son ardeur, il était sage au conseil, exorable aux suppliants, propice à ceux dont il avait reçu la foi. Sa courte stature, sa large poitrine, sa tête plus large encore, ses petits yeux, sa barbe rare, ses cheveux grisonnants, son nez camus, son teint basané, annonçaient son origine.

Sa capitale était un camp ou grande bergerie de bois, dans les pacages du Danube : les rois qu'il avait soumis veillaient tour à tour à la porte de sa baraque ; ses femmes habitaient d'autres loges autour de lui. Couvrant sa table de plats de bois et de mets grossiers, il laissait les vases d'or et d'argent, trophées de la victoire et chefs-d'œuvre des arts de la Grèce, aux mains de ses compagnons. C'est là qu'assis sur une <?scabelle, le Tartare recevait les ambassadeurs de Rome et de Constantinople. A ses côtés siégeaient

non les ambassadeurs, mais des barbares inconnus, ses généraux et capitaines; il buvait à leur santé, finissant, dans la munificence du vin, par accorder grâce aux maîtres du monde. Lorsque Attila s'achemina vers la Gaule, il menait une meute de princes tributaires, qui attendaient avec crainte et tremblement un signe du commandeur des monarques pour exécuter ce qui leur serait ordonné.

Peuples et chefs remplissaient une mission qu'ils ne pouvaient eux-mêmes expliquer : ils abordaient de tous côtés aux rivages de la désolation, les uns à pied, les autres à cheval ou en chariots, les autres traînés par des cerfs ou des rennes, ceux-ci portés sur des chameaux, ceux-là flottant sur des boucliers ou sur des barques de cuir et d'écorce. Navigateurs intrépides parmi les glaces du Nord et les tempêtes du Midi, ils semblaient avoir vu le fond de 1 Océan à découvert. Les Vandales qui passèrent en Afrique avouaient céder moins à leur volonté qu'à une impulsion irrésistible.

Ces conscrits du Dieu des armées n'étaient que les aveugles exécuteurs d'un dessein éternel : de là cette fureur de détruire, cette soif de sang qu'ils ne pouvaient éteindre ; de là cette combinaison de toutes choses pour leur succès, bassesse des hommes, absence de courage, de vertu, de talent, de génie. Genseric' était un prince sombre, sujet aux accès d'une noire mélancolie; au milieu du bouleversement du monde, il paraissait grand, parce qu'il était monté sur des débris. Dans une des expéditions maritimes, tout était prêt, lui-même embarqué : où allait-il ? il ne le savait pas. « Maître, lui dit le pilote, à quels peuples

' Genseric avait conduit les Vandales de Séville en Afrique. Il conquit toute l'Afrique romaine, pilla Rome en 455, dévasta la Grèce, l'Épire, la Dalmatie.

l'œuvre niSTORIOlE ET CRITIQUE 637

— A ceux-là, répond )ieu est irrité. »

[Etudes historiques, VI.

veux-tu porter la guerre? — A ceux-là, répond le vieux Vandale, contre qui Dieu est irrité. »

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