‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 287 sur 302 · Histoire d'amour · texte numérisé non relu

Histoire d'amour

Renée de Rieux, autrement la belle Chdteauneuf, aimée de Henri III, fut mariée deux fois' : elle épousa d'abord Atitinotti, qu'elle poignarda pour cause d'infidélité; ensuite Altovitti de Castellane, qui fut tué pai le grand-prieur de France; Altovilti eut le temps, avant d'expirer, d'enfoncer un stylet dans le ventre du grand-prieur. Ces assassinats de l'aristocratie ne furent point punis ; ils étaient alors du droit commun : on ne les châtiait que dans les vilains.

La belle Châteauneuf accoucha en Provence d'une fille qui fut tenue sur les fonts de baptême par la ville de Marseille. Puis Renée de Rieux disparaît. Sa fille, Marcelle de Castellane, fut laissée sur la grève do Notre-Dame-de-la-Garde comme une alouette de mer. Ce fut là que le duc de Guise, fils du Balafré, la rencontra. Il n'était pas beau, ainsi que son grand-père, tué à Orléans, ou son père, assassiné à Blois, mais il était hardi ; il s'était emparé de Marseille pour Henri IV et il portait le nom de Guise ^

* Elle avait été placée comme fille d'honneui- auprès de Catherine de Médicis et devint la maîtresse d'Henri ill. l.nrsdu mariaga de ce prince avec Louise do Vaudemont, elle dut quille.- la cour

2 Charles de Lorraine, duc de Guise, avait fait oa soumission à Henri IV et en 1o9'i avait rei:u du roi le gouvernement de la Provence.

Marcelle de Castellane lui plut ; elle-même se laissa prendru d'amour : sa pâleur, étendue comme une première couche sous la blancheur de son teint, lui donnait un caractère de passion. A travers ce double lis, transpiraient à peine les roses de la jeune fille. Elle avait de longs yeux bleus, héritage de sa mère. Desportes, le Tibulle du temps ', avait célébré les cheveux de Renée dans les Amours de Diane. Desportes chantait pour Henri III, qui n'avait pas le talent de Charles IX :

Beaux nœuds crêpés et blonds nonchalamment épars. Mon cœur plus que mon bras est par vous enchaîné.

Marcelle dansait avec grâce et chantait à ravir, mais, élevée avec les flots, elle était indépendante. Elle s'aperçut que le duc de Guise commençait à se lasser d'elle; au lieu de se plaindre, elle se retira. L'effort était grand , elle tomba malade, et comme elle était pauvre, elle fut obligée de vendre ses bijoux. Elle renvoya avec dédain l'argent que lui faisait offrir le prince de Lorraine : a Je n'ai que quelques jours à vivre, dit-elle : le peu que j'ai me suflil. Je ne reçois rien de personne, encore moins de M. de Guise que d'un autre. » Les jeunes filles de la Bretagne se laissent noyer sur les grèves après s'être attachées aux algues d'un rocher -.

Les calculs de Marcelle étaient justes; on ne lui trouva rien : elle avait compté exactement ses heures sur SOS oboles; elles s'épuisèrent ensemble. La ville, sa marraine, la fit enterrer.

' Il y a loin de nesportes à Tibulle : la repsemblance des sujets ne peul fiilfiie à rapprocher deux poètes aussi divers, aus.-i iné- L'aux de laleiit.

2 Maiceile, par sa mère, Renée de Rieux, était de famille hK" toone

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Trente ans après, en fouillant le. pavé d'une chapelle, on s'aperçut que Marcelle n'avait point été atteinte du cercueil : la noblesse de ses sentiments •semblait avoir empêché la corruption d'approcher ù'elle.

Lorsque le duc de Guise partit pour la cour. Marcelle, qui possédait deux lyres, composa l'air. et les rimes de quelques couplets; ils furent entendus au bord de cette mer de la Grèce, d'où nous viennent tant de parfums.

Il s'en va, ce cruel vainqueur,

Il s'en va plein de gloire; Il s'en va, méprisant mon cœur, Sa plus noble victoire.

Et mal.v'ié toute sa rigueur

J'en garde la m-moire.

Je m'imagine qu'il prendra

Une nouvelle amante.

Paroles de poésie et de langueuj\ voix d'un rêve oublié, chagrin d'un songe.

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