‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 289 sur 302 · Le cardinal de Retz · texte numérisé non relu

Le cardinal de Retz

Le cardinal de Retz était petit, noir, laid, maladroit de ses mains; il ne savait pas se boutonner. « Le coadjuteur vint, dit la duchesse de Nemours', en habit déguisé, voir le cardinal Mazarin. M. le Prince, qui sut cette visite, en parla au cardinal, lequel lui tourna fort ridiculement et le coadjuteur, et son habit de cavalier, et ses plumes blanches et ses jambes tortues; et il ajouta encore à tout le ridicule qu'il lui donna que s'il revenait une seconde fois déguisé, il l'en avertirait, afin qu'il se cachât pour le voir, et que cela le ferait rire. »

Les portraits du cardinal de Retz n'offrent pas ces difformités : dans l'air du visage il a quelque chose de froid et d'arrogant de M. de Talleyrand, mais de plus intelligent et de plus décidé que l'évéque d'Autun.

Né à Montmirail, au mois d'octobre 1614 d'une famille florentine qui conseilla la Saint-Barthélémy*, le cardinal ne montra pas les vertus que tâcha de lui inspirer saint Vincent-de-Paul, son précepteur : l'homme du bien, en ces temps-là, touchait à l'homme du mal, et il restait dans celui-ci quelque impression de la main qui l'avait modelé. Retz écrivit la Conjuration de J'iesque ', ce qui fit dire au cardinal de Ri-

' Marie d'Orléans, fille unique du duc de Longueviile. Elle épou>a en lori? Henri de Savoie, duc de Nemours : elle nous a lair^sé des mémoires intéressants.

2 La famille de Gondi était venue en France avec Catherine de Médicis : ce fut un Gondi, maréchal de Relz en 1673, qui, avec Tavannes, con>reilla la Saint-Bai-thélemy.

3 L'ouvrage était traduit en partie de l'italien de Majcardi.

L'uKUVKE HISTOKl«.-i;a ET CRITIQUE O'io

chelieu : « Voilà un dangereux esprit. » La pourpre romaine avait cela d'avantageux qu'elle créait 'in homme indépendant au milieu des cours. Retz ji.ofes- • ait du respect pour quiconque avait été clief de parti, parce qu'il vail honoré ce nom dans les Vies de Plutarque : l'antiquité a longtemps gâté la France. Il disait qu'à sdh âge César avait six fois plus de dettes que lui : apii'S cela il fallait conquérir le monde, et Retz conquit Bioussel, une douzaine de bourgeois, et fut au moment d'être étranglé entre deux portes par le duc de La liochefoucauld.

Retz, à son début, aima sa cousine, M"'* de Retz : elle montrait, dit-il, tout ce que la morbidezza a de plus tendre, de plus ammé et de plus touchant.

Suspecta Richelieu, ayant eu l'audace de mugueter ses femmes, le lovelace lortu et batailleur fut obligé de s'enfuir. Il alla à Venise, où il pensa se faire assassmer pour la signora Vendradina; il erra dans la Lombardie, se rendit à Rome, discuta à la Sapience, eut une querelle avec le prince de Schomberg, et revint en France. Ses mésintelligences avec le cardinal de Richelieu continuèrent à propos de M™'= de la Meilleraie. 11 lui passa par la tête de hasarder un assassmat sur le cardinal ; mais il sentit ce qui pouvait être un( peur. Bassompierre, prisonnier à la Bastille, l'engagea avec des intrigants. La bataille de la Marféc eut lieu; le comte de Soissons la gagna, et fut tué. Cette mort contribua à fixer le cardinal de Retz dans la profession ecclésiastique. Une dis[)ute commencée avec un ministre protestant lui acquit quelque renom. Il se lia avec M"* de Vendôme par l'aventure où il rivalisa de courage avec M. de Turenne contre des capucins qui se baignaient à Neuilly ' : les conditions peu morales

' Voyez au 1" livre des Mémoires le plaisant récit que fait Retz de &€tte aventure.

de cette liaison sont rapportées dans les Mémoires. Enfin, en vertu des protections de ces temps, il fut nommé coadjuteur de Paris, dont son oncle, M. de Gondy, occupait le siège.

Vint la Fronde. Mazarin finit par enfermer le coadjuteur au château de Vincennes; de là transféré au château de Nantes, il s'en évada : quatre gentilshommes l'attendaient au bas de la tour, dont il se laissa dévaler. Caché dans une meule de foin, mené à Beaupréau par M. et M""*" de Brissac, il fut transporté à Saint-Sébastien en Espagne, sur une balandre de la Loire. Il vit à Saragosse un prêtre qui se promenait seul, parce qu'il avait enterré son paroissien pestiféré. A Valence, les orangers formaient les palissades des grands chemins, Retz respirait l'air qu'avait respiré Vannozia^ Embarqué pour l'Italie, à Majorque, le vice-roi le reçut : il entendit cinq filles pieuses à la grille d'un couvent : elles chantaient. Après trois jours, il traversa le canal de la Corse, alors inconnu, aujourd'hui fameux. Il arriva à Ponto-Longone : il se rendit à Porto-Ferrajo, qui plus tard reçut Bonaparte, homme d'un autre monde, changé d'empire, jamais détrôné. Enfin il prit terre à Piombino et poursuivit sa route vers Rome.

Un conclave s'ouvrit en 1635 par la mort d'Innocent X. Le cardinal de Retz s'aliacha à l'escadron volant : Chigi fut élu sous le nom d'Alexandre VII, Retz fit courir le bruit qu'il avait contribué à l'élection : Joly, son secrétaire, assure qu'il n'en lut rien.

Ri^tz se retira à Besançon, séjourna à Constance, puis à Ulm, et il alla voir en Angleterre Charles II, dont il avait Recouru la mère pendant la Fronde*.

i Vannozia ou Vanozza, la maîtresse de Roderi^ Borgia, plus tard Ale.xandre VI. Elle eut de lui César Borgia et Lucrèce Borffia.

2 Henriette de France s'était retirée au Louvre Elle y vivaà

l'œuvre historique et critique 657

Mazarin mourut le 9 mars 1661. Rentré en France, Rclz entreprit deux ouvrages : l'un, sa généalogif '^insipidité du temps' : on compte ses aïeux lorsqu'on ne compte plus); l'autre, une histoire latine des troubles de la Fronde , de même que Sylla écrivit en grec ses proscriptions. Le cardinal vint saluer le roi à Fontainebleau. Reçu avec froideur, les jeunes gens se demandaient comment cet avorton avait jamais pu être quelque chose : ils n'avaient pas vu Couthon.

Joly', la duchessede Nemours, La Rochefoucauld ^ M"'* de Sévigné, le président Hénault et cent autres, ont écrit du cardinal de Retz : cest l'idole des mauvais sujets. 11 représentait son temps, dont il était à la fois l'objet et le réflecteur. De l'esprit comme homme, du talent comme écrivain (et c'était la sa vraie supériorité), l'ont lait prendre pour un personnage de génie. Encore faut-il remarquer qu'en qualité d'écrivain il était court comme dans tout le reste : au bout des trois quarts du premier volume de ses Mémoires, il expire en entrant dans la raison. Quant à ses actions politiques, il avait derrière lui la puissance du parlement, une partie de la cour et la faction populaire, et il ne vainquit rien. Devant lui il n'avait qu'un prêtre étranger, méprisé, haï, et il ne le renversa pas : le moindre de nos révolutionnaires eût brisé dans une heure ce qui arrêta Retz toute sa vie. Le prétendu

si pauvre que, faute de bois, sa fille HenrieUe était, en hiver, obligée de trorder le lit.

' De cette faiblesse Chateaubriand lui-même n'a pas su se garder : au VI« volume des Mémoires s'étale tout au long la généalogie des Chateaubriand.

- Guy Joly av.Tit été secrétaire du cardinal de Retz; il ne tarda pas à se brouiller avec lui. Ses Mémoires histoi'iqucs qui vont de 1648 à 1 ''6 ■> contredisent à chaque page les Mcmorcx de PiClz.

^ La Kocheoucauld, dans ses Mémoires, écrit du cardinal da Retz : mais c'est en ennemi et non sans d'amèrcs rancunes.

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homme d'ËtaJ. ne fut qu'un homme de trouble. Celui qui joua le grand rôle était Mazarin ; il brava les orales enveloppé dans la pourpre romaine : obligé de se retirer en face Je la haine publique, il revint par la passion fidèle d'une femme, etnous amenantLouis XIV par la main.

Le coadjuteur tinit ses jours en silence, vieux réveilmatin détraqué. Réduit à lui-même et privé des événements, il se montra inolîensif : non qu'il subit une de ces métamorphoses avant-coureurs du dernier départ, mais parce quïl avait la faculté de changer de forme comme certains scarabées vénéneux. Privé du sens moral, cette privation était sa force. Sous le rapport de l'argent il fut noble; il paya les dettes de sa royauté de la rue, par la seule raison qu'il s'appelait M. de Retz. Peu lui importait du reste sa personne : ne s'est-il pas exposé lui-même au coin de la borne ? On le pressait de dicter ses aventures, et le romancier transformé en politique les adresse à une femme sans nom\ chimère de ses corruptions idéalisées : « Madame, quelque répugnance que je puisse avoir à vous donner l'histoire de ma vie, néanmoins, comme vous me l'avez demandée, je vous obéis. »

Indifférent et mélancolieux, cet Italien francisé se trouva sur le pavé lorsque Louis XIV eut jeté les baladins à la porte. Placé entre la Fronde qui permettait tout et le maitre de Versailles, qui ne souffrait rien, le coadjUteur s'écriait : « Est-il quelqu'un pire que moi ? » avec le même orgueil que Rousseau s'écrie : « Est-il quelqu'un meilleur que moi? » Retz continua ses passepieds jusqu'à sa mort : mais il faut

1 C'est M'>i'= de Gaumartin qui avait demandé à Relz de lui écrire l'hibloire de sa vie : peut-être ne mérite-t-elle pas les duretés de Ctiateaufariand.

l'oEI'VRE historique et ORITIQLF finO

être Richelieu ' pour ne pas s'amoindrir en dansant une sarabande, castag^netles aux doigts, et en pantalon de velours vert^.

i Richelieu? On s'attendrait plutôt à trouver ici le nom de Mazarin. Comédien, Mazniin la été, autant que Retz pf^ut-èlre. Richelieu e^t de naiure trop haute pour que soit justifiable cette irrévérencieuse boutade.

2 Le portrait est niécliant. et Retz s'y présente assez mal.Ce^t que le « bon cardinal » n'est guère sympathique et qu'il est permis de doutei- de sa sincérité, même de la sincérité de sa conversion ; c'est sur^ou que par dessus la têle de Ketz, les coups s'adressent à Talleyrand.

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