‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 295 sur 302 · La vraie critique : la critique des beautés · texte numérisé non relu

La vraie critique : la critique des beautés

Il était utile^ sans doute, au sortir du siècle de la fausse philosophie, de traiter rigoui-eusement des livres et des hommes qui nous ont lait tant de mal, de réduire à leur juste valeur tant de réputations usurpées, de faire descendre de leur piédestal tant didoles qui reçurent notre encens en attendant nos pleurs. Mais ne serait-il pas à craindre que cette sévérité continuelle de nos jugements ne nous fit contracter une habitude d'humeur dont il deviendrait malaisé de nous dépouiller ensuite? Le seul moyen d empêcher que cette humeur prenne sur nous trop d'empire serait peut-être d'abandonner la petite et difficile critique des dfilauls, pour la grande et facile critique des beautés^. Les anciens, nos maîtres, nous offrent, en

1 TrJ'S ju^te. Les écoles se succèdent, les j^inire? se chsisenî Tune rauire, le goût se renouvelle avant niPini' iju'on nit le temps de prévDir la transformation. La surproducii.>ii littéraire a tué la vie de? œuvres.

2 C"e=i toute la dMîérence de l'ancienne et de la nouvelle cri-

l'CEUVRE UlSTUllIOLE Eï CRITIQUE 673

' 'Aa. comme en foui, leur cxempl(3 à suivre. Aristole a consacré le x.xiv" chapitre de sa Poétique k chercher comment on pont excuser certaines (autes dHomère, et il trouve douze réponses, ni jthis ni moins, à faire aux censures; naïveté charmante dans un aussi grand homme. tJorace, dont le j:oùt était si délicat, ne veut pas s'oiïenser de qa('l(jucs taches : Non ego paucis o/fcndar maculis. Quintilien trouve à louer jusque dans les écrivains qu'il condamne; et s'il blâme dans Lucain l'art du poète, il lui reconnaît le mérite de l'orateur: Maqisoratoribus quanipoelis annumerandus K

Une censure, fût-elle ex<:ellente, manque son but si elle est trop rude. En voulant corriger l'auteur, elle le révolte, et par cela même elle le confirme dans ses 'M'fauts ou le décourage; véritable malKeur si l'auteur ,, (lu talent.

Il semble donc que l'on doit applaudir avec fran chise à ce qu'il y a de bon dans un écrivain, et reprendre ce qu'il y a de mal avec ménagement et politesse. Racine, modèle de naturel et de simplicité dans son âge mûr, n'était pas exempt d'alTectation et de recherche dans sa jeunesse. Boileau eût-il ramené Racine aux principes du goût s'il n'avait fait que reprocher durement au jeune poète les vices de son style?

Bossuet fut dans sa jeunesse un des beaux esprits de l'hôtel de Rambouillet. Si la critique, trop choquée de quelquos phrases bizarres, eût harcelé un homme aussi ardent que lévêque de Meaux, croit-on qu'elle l'eût corrigé? Noa, sans doute. Mais ce génie impétueux, ne trouvant d'abord que bienveillance et

l'u\uo. Est critique, à notre ju:^enienl, celui qui fait eiïort pour comprendre ei qui juge avec sympathie.

' C'est que Quiiililion, dans sa revue des écrivains trrecs el ialiiiô (Insl. Or. .\ ) esl suitout préoccupé déjuge leur valeur oratoire et les services qu'ils peuvent rendre à celui qui Oti'ilia i'éloqucnce.

admiration, se soumit comme do lui-même à cetlfe raison qu'amènent les années. Ilsépura par degrés et ne tarda pas à paraître dans toute sa magnificence : semblable à un fleuve qui en s'éloignant de sa source dépose peu à peu le limon qui troublait son eau, et devient aussi limpide vers le milieu de son cours qu'il est profond et majestueux.

Ceci n'est point une simple figure de rhétorique, c'est un fait, puisque les endroits les plus vicieux des Sermons de Bossuet sont devenus les morceaux les plusparlaits des Oraisons funèbres. Si Bossuet ne nous était connu aujourd'hui que par les Sermons, serionsnous assez justes pour y remarquer les traits que nous admirons dans les Oraisons funèbres ? ' Le mal ne nous empécherâit-il pas de voir le bien, et ne confondrions-nous pas dans nos dégoiits les défauts et les beautés?

Une critique trop rigoureuse peut encore nuire d'une autre manière à un écrivain original II y a des défauts qui sont inhérents à des beautés et qui forment, pour ainsi dire, la nature et la constitution de certains esprits. Vous obstinez-vous àfaire disparaître les uns, vous détruisez les autres. Otez à La Fontaine ses incorrections, il perdra une partie de sa naïveté; rendez le style de Corneille moins familier, il deviendra moins sublime. Cela ne veut pas dire qu'il faille être incorrect et sans élégance; cela veut dire que dans les talents du premier ordre l'incorrection, la familiarité, ou tout autre défaut, peuvent tenir par des combinaisons inexplicables, à des qualités éminentes. « Quand je vois, dit Montaigne, ces braves formes de s'expliquer, si vives, si profondes, je ne dis pas que

' La critique, à cette date, est assez dure pour les Sermons de /Bossuet, dont on apprécie assez peu les qualités originales, et que l'on lit d'ailleurs daus un texte mal édité.

l'oeuvre historique et critique 67a

c'est bien dire, je dis que c'est bien penser. » Rubcns. pressé par la critique, voulut, dans quelques-uns de ses tablnaux, dessiner plus savamment : que lui arriva-t-il? Une chose remarquable : il n'atteignit pas la pureté du dessin, et il perdit l'éclat de la couleur. Ainsi donc, indulgence ou critique circonspecte pour les vrais talents, aussitôt qu'ils sont reconnus. Cette indulgence est d'ailleurs un faible dédommagement des chagrins semés dans la carrière des lettres. Un auteur ne jouit pas plus tût de cette renommée, objet de tous ses désirs, qu'elle lui parait aussi vide qu'elle l'est en efTet pour le bonheur de la vie. Pourraitelle le consoler du repos qu'elle lui enlève? Parviendra-t-il même jamais à savoir si cette renommée tient à l'esprit de parti, à des circonstances particulières, ou si c'est une véritable gloire fondée sur des titres réels? Tant de méchants livres ont eu une vogue si prodigieuse! quel pri.'t peut-on attacher à une célébrité que l'on partage souvent avec une foule d'hommes médiocres ou déshonorés? Joignez à cela les peines secrètes dont les Muses se plaisent à affliger ceux qui se vouent à leur culte, la perle des loisirs, le dérangement de la santé. Qui voudrait se charger de tant de maux pour les avantages incertains d'une réputation qu'on n'est pas sûr d'obtenir, qu'on vous contestera du moins pendant votre vie, el que la postérité ne confirmera peut-être pas à voire mort? Car, quel que soit l'éclat d'un succès, il ne peut jamais vous donner la certitude de votre talent : il n'y a que la durée de ce succès qui vous révèle ce (|uc vous êtes. Mais, autre misère, le temps, qui fait vivre l'ouvrage, tue l'auteur, et l'on meurt avant de savoir qu'on est immortel.

Page 1