‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 294 sur 302 · Milton · texte numérisé non relu

Milton

Milt 'H se levait à quatre heures du matin en été, a cinq en hiver. Il portait presque toujours un habit de gros drap gris; il étudiait jusqu'à midi, dinait frugalement, se promenait avec un guide, chantait le soir en s'accomp.ignant de quelque instrument : il savait l'harmonie, et avait la voix belle. Il s'était longtemps livré à l'exercice des armes. A en juger par le Paradis perdu, il aimait passionnément la musique et le parfum des lleurs. Il soupait de cinq ou six olives et d'un peu d'eau, se couchait à neuf heures et composait la nuit dans son lit. Quand il avait fait quchjues vers, il sonnait, et les dictait à sa femme ou ses filles. Les jours de soleil, il se tenait assis sur un banc à sa porte : il demeurait dans Bunhill-Row, au bord d'une espèce de chemin.

Au dehors, on accablait d'outrages le lion malade et abandonné; on lui disait : « Parricide de ton roi , si, par la clémence de Charles II, tu as échappé à ton supplice, tu n'es maintenant que plus puni. Vieux, infirme, pauvre, privé des yeux, réduit à écrire pour vivre, rappelle donc, pour gagner ta vie, Saumaise de la mort '. » On lui reprochait son âge, sa laideur,

1 Millon n'avait pas été des juges qui condamnèrent Charles !•'

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sa petitesse ; on lui appliquait ce vers de Virgile : Monslrum horrenilum, informe, ingens, cui lumen ademptum, '

observant que le mot ingens était le seul qui ne s'appliquât pas à sa personne. Il avait la simplicité de répondre [Defensio autoris) qu'il était pauvre parce qu'il ne s'était jamais enrichi; qu'il n'était ni petit ni grand; qu'à aucun âge il n'avait été trouvé laid; que dans sa jeunesse, lépée au cùté, il n'avait jamais craint les plus hardis. En effet, il avait été très beau, il l'était encore dans sa vieillesse : le portrait d'.\dam était le sien (livre IV du Paradis perdu). Ses cheveux étaient admirables, ses yeux d'une pureté extraordinaire; on n'y voyait aucune tache, et il eût été impossible de le croire aveugle.

Si l'on ne connaissait la rage des partis, croirait-or^ qu'on pût jamais faire un crime à un homme d'être aveugle? Mais remercions ces abominables haines, elles nous ont valu quelques lignes admirables Milton répond d'abord qu'il a perdu la vue à la défense de la liberté et il ajoute ces paroles de sublimité et de tendresse :

« Dans la nuit qui m'environne, la lumière de la divine présence brille pour moi d'un plus vif éclat. Dieu me regarde avec plus de tendresse et de compassion parce que je ne puis plus voir que lui. La loi divine non seulement doit me servir de bouclier contre les injures, mais me rendre plus sacré : non à cause de la privation de la vue, mais parce que je suis

Mais en plusieurs de ses écrits, il soutint la doctrine du rr^gicide. Ce fut en particulier contre Saumaise, auteur d'une apologie de Charles I", qu'il eut à défendre les auteurs de la révolution : il le fit dans ?a Di'prnsio pro populo anglicano avec une âprelé rude et une vigueur admirable de logique.

' Le vers : « Monstre horritle, difforme, immense, privé de la lumière », s'applique dans Virgile au cyclope Polyi hème.

à Tombre des ailes divines qui semblent produire en moi ces ténèbres. — J'attribue à cela les allectueuses assiduités de mes amis, leurs attentions consolantes, leurs bonnes visites et leurs égards respectueux. »

On voit à quelle extrémité il était rédail pour écrire, par le passage d'une de ses lettres à Pierre Heimbach :

« Celle de mes vertus que vous appelez ma vertu politique, et que j'aimerais mieux que vous eussiez appelée mon dévouement à ma patrie (doux nom qui me charme toujours), ne m"a pas trop bien récompensé. En finissant ma lettre, si vous en trouvez quelque partie tracée incorrectement, vous en imputerez la faute au petit garçon qui écrit pour moi; il ignore absolument le latin, et je suis forcé misérablement de lui épeler chaque lettre que je dicte. »

Les maux de Milton étaient encore aggravés par des chagrins domestiques. J'ai déjà dit qu'il avait perdu sa première femme, Marie Powel, morte en couches; sa seconde femme, Catherine VVoodcock de Hackney, mourut aussi en couches, au bout d'un an. Sa troisième femme, Elisabeth Minshnl, lui survécut, et le ser\ it bien. 11 parait qu'il fut peu aimé ; s."S filles, qui jouent vm si beau rôle poétique dans sa vie, le trompaient et vendaient secrètement ses livres. 11 s'en plaignait. Malheureusement, son caractère semble avoir eu rinHexibililé de son génie. Johnson a dit avec précision et vérité que Milton croyait la femme faite seulement pour Vobéissance et l'homme pour la.réèellion.

5. — Qu'il n'y aura plus de renommées littéraires universelles, et pourquoi?

La multiplicité et la diversité des langues moderne;^ doivent faire faire cette triste question aux hommes tourmentés de la soif de vivre : Peut-il y avoir maintenant dans les lettres des réputations universelles,

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comme celles qui nous .-i>v\L vernies de l'in tiqnite?

Dans l'ancien monde civilisé deux langues dominaient, deux peuples jugeaient seuls et en d Tnier ressort les monur/ients de leur génie. Victorieuse des Grecs, Rome eut pour les travaux de l'intellijîence des vaincus le même respect qu'avaient Alexandrie et Athènes. La gloire d'Homère et de Virgile nous fut religieusement transmise par les moines, les prêtres et les clercs, instituteurs des barbares dans les écoles ecclésiastiques, les monastères, les séminaires et les universités. Une admiration héréditaire descendit de race en race jusqu'à nous, en vertu des leçons d'un professorat dont la chaire ouverte depuis quatorze siècles, confirme sans cesse le même arrêt.

Il n'en est plus ainsi dans le monde moderne civilisé : cinq langues y fleurissent; chacune de ces cinq langues a des chefs-d'œuvre qui ne sont pas reconnus tels dans h'S pays où se parlent les quatre autres langues : il ne s'en faut pas étonner.

Nul dans une littérature vivante n'estjuge compétent que des ouvrages écrits dans sa propre langue. En vain vous croyez posséder à fond un idiome étranger: le lait de la nourrice vous manque, ainsi que les premières paroles qu'elle vous apprit à son sein et dan? vos langes : crlains accents ne sont que de la patrie. On soutient que les beautés réelles sont de tous les temps, de tous les pays; oui, les beautés de sentiment et de pen-;ée; non, les beautés de style. Le style n'est pas, comme la pensée, cosmopolite; il a une terre natale, un cinl, un soleil à lui.

Il est très bon, très utile d'apprendre, d'étudier, de lire les langues vivantes, quand on se consacre aux lettres, assez d.mgereux de les parler et surtout très dangereux de les écrire '.

' L'idée et celle qui la précède sont parfai'ement justes. Lei

Ainsi, plus ne s'élèveront de ces colosses de gloire dont les nations et les siècles reconnaissent également la grandeur. A Vienne, à Pétersbourg, à Berlin, à Londres, à Lisbonne, à Madrid, à Rome, à Paris, on n'aura jamais d'un poète allemand, anglais, portugais, espagnol, italien, français, l'idée une et semblable que l'on s'y forme de Virgile et d'Homère. Nous autres grands hommes, nous comptions remplir le monde de notre renommée ; mais quoi que nous fassions, elle ne franchira guère la limite où notre langue expire. Le temps des do i inations suprêmes ne serait-il point passé? Toutes les aristocraties ne seraient-elles pas Unies? Les efforts infructueux que l'on a tentés dernière aient pour découvrir de nouvelles formes, pour trouver un nouveau nombre, une nouvelle césure, pour raviver la couleur, rajeunir le tour, le mot, l'idée, pour envieillir la phrase, pour revenir au naïf et au populaire, ne semblent-ils pas prouver que le cercle est parcouru ? Au lieu d'avancer, on a rétrogradé ; on ne s'est pas aperçu qu'on retournait au balbutiement de la langue, aux contes de nourrices, à i'enfance de l'art. Soutenir qu'il n'y a pas d'art, qu'il n'y a point d'idéal ; qu'il ne faut pas choisir, qu'il faut tout peindre; que le laid est aussi beau que le beau, c est tout simplement un jeu d'esprit dans ceux-ci, une dépravation du goût dans ceux-là, un sophisme de la paresse dans les uns, de l'impuissance dans les autres.

Une autre cause travaille à détruire les réputations : la liberté, l'esprit de nivellement et d'incrédulité, la haine des supériorités, l'anarchie des idées, la démocratie enfin est entrée dans la littérature ainsi que dans

meilleurs écrivains d'une litléroture, les plus originaux, sont peul-iilre ceux qui n'ont connu que leur langvjn; : nécessaire pour iesirnvaux d'éruiiilion et de science, l'étude des lan,i;ues modernes serait vlulA nuisible aux purs artistes.

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le reste de la société. On ne reconnaît plus de maîtres et d'autorités ; on n'admet plus de règles ; on n'accepte plus d'opinions faites; le libre examen est reçu au Parnasse, ainsi qu'en politique et en religion, comme conséquence du progrès du siècle. Chacun Juge et se croit le droit de juger, d'après ses lumières, son goût, son système, sa haine ou son amour. De là une foule d'immortels, cantonnés dans leur rue, renfermés dans le cercle de leur école et de leurs amis, et qui sont inconnus ou siffles dans l'arrondissement voisin'.

Telle est la nature humaine, particulièrement en France : si nous possédons quelques talents, nous nous empressons de les déprécier. Après les avoir élevés au pinacle, nous les roulons dans la boue ; puis nous y revenons, puis nous les méprisons de nouveau. Nous ne pouvons soufi'rir de réputation; il nous semble qu'on nous vole ce qu'on admire : nos vanités prennent ombrage du moindre succès, et s'il dure un peu, elles sont au supplice. On n'est pas trop fâché, à part soi, qu'un homme de mérite vienne à mourir : c'est un rival de moins ; son bruit importun empêchait d'entendre celui des sots et le concert croassant des médiocrités. On se hâte d'empaqueter le célèbre défunt dans trois ou quatre articles de journal, puis on cesse d'en parler; on n'ouvre plus ses ouvrages; on plombe sa renommée dans ses livres, comme on scelle son cadavre dans son cercueil, expédiant le tout à l'éternité par l'entremise du temps et de la mort.

Aujourd'hui tout vieMlit dans quelques heures :

1 Deux choses sont nouvelles en ce siècle, la liberté de l'art et de Tarliste, l.i liberté de la critique et le droit de jusrer nm par de? règlei mais d'après ses impressions propres. Ce ne mimI pns là, évidemment, des causes favorables à la production d'oeuvres, à la formation dç renommées littéraires universelles.

une répulation se tlétrit, un ouvrage passe en un moment. La poésie a le sort de la musique; sa voix, fraîche à l'aube, est cassée au coucher du soleil.

A ré[)oque où nous vivons, chaque lustre vaut un siècle ; la société meurt et se renouvelle tous les dix ans '. Adieu donc toute gloire longue univei-sellemenl reconnue. Qui écrit dans l'espoir d'un nom sacrifie sa vie à la plus sotte comme à la plus vaine des chimères. Buonaparie sera la dernière existence isolée de ce monde ancien qui s'évanouit : rien ne s'élèvera plus dans les sociétés nivelées, et la grandeur de l'individu sera désormais remplacée par la grandeur de l'espèce.

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