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Naissance des frères et sœurs

de Chateaubriand.

Naissance de Chateaubriand.

Ma mère accoucha à Saint-Malo d'un premier garçon qui mourut au berceau et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d'un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois. Ces quatre enfants périrent d'un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu'on appela Jean- Baptiste : c'est lui qui, dans la suite, devint le petitgendre de M. de Malesherbes^ Après Jean-Baptiste

1 Artamhie ou le. Grand Cynts, roman en 10 volumes de M»e de ScudRi-y (16d0).

2 Jean-Bapti>te-Augu5te, appelé comte de Chnteaubriand, capitaine réformé au résriment royal cavalerie, né le 23 juin 17."9, et marié au mois de novembre 1787 à M"'" Le Polletier de Rosambo, pelile-fille de M. de Malesherbes.

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naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne*, .liilie et Lucile, loules quatre d'une rare beauté, el dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix entants. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d'avoir son nom assuré pai- l'arrivée d'un second garçon; je résistais, J'avais aversion pour la vie *.

La maison qu'habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Sainl-Malo, appelée la rue des Juifs : cette maison est aujourd'hui transformée en auberge. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs delà ville, et, à travers les fenêtres de cette chambre, on aperçoit une mer qui s'étend à perte de vue en se brisant sur des écueils. J'étais presque mort quand je vins au Jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l'équinoxe d'automne, empêchait d'entendre mes cris : on m'a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s'est jamais effacée de ma mémoire. Il n'y a pas de jour où rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m'infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil*. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.

' Elles épousèrent, alors que Chateaubriand ach«^vait à Dol sa troisième année d'éiuHps, Marie- Anne, le comte de Marigny, Bénigne, le cnmle de Qiiébriac.

* ^ septembre ITHs. « Vingt jours avant moi. If. 13 août 1768, naissait dans une autre île, à l'autre exlré ité de la France, l'homme qui a mis fin à l'ancienne société, Bonaparte. » (Note de C.)

» Voy. p. 22''(, 9, HcH'i : L enfance de René.

4. — L'abbé de Chateaubriand de la Guérande, oncle de Chateaubriand.

Un matin, j "étais très animé à une partie de barres dans la grande cour du collège * ; on me vint dire qu'on me demandait. Je suivis le domestique à la porte extérieure. Je trouve un gros homme, rouge de visage, les manières brusques et impatientes, le ton farouche, ayant un bâton à la main, portant une perruque noire mal frisée, une soutane déchirée retroussée dans ses poches, des souliers poudreux, des bas percés au talon : « Petit polisson, me dit-il, n'êtes-vous pas le chevalier de Chateaubriand de Combourg ? — Oui, monsieur, répondis-je tout étourdi de l'apostrophe. — Et moi, reprit-il presque écumant, je suis le dernier aîné de votre famille, je suis labbé de Chateaubriand de la Guérande : Regardez-moi bien ». Le fier abbé met la main dans le gousset d'une vieille culotte de panne ^ prend un écu de six francs moisi, enveloppé dans un papier crasseux, me le jette au nez et continue à pied son voyage en marmottant des matines d'un air furibond. J'ai su depuis que le prince de Condé avait fait offrir à ce hobereau-vicaire le préceptorat du duc de Bourbon. Le prêtre outrecuidé répondit que le prince, possesseur de la baronnie de Chateaubriand, devait savoir que les héritiers de cette baronnie pouvaient avoir des précepteurs mais n'étaient les précepteurs de personne. Cette hauteur était le défaut de ma famille.

1 A Dol.

' Étoffe de =oie, de coton ou de laine, assez semblable au velours, mais avec des poil- moins serrés et plus longs.

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5. — Madame de Bédée, grand'mère maternelle de Chateaubriand.

Ma grand'mère occupait à Plancoet, dans la rue du Hameau-de-l'Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. M™<= de Bédée ne marchait plus; mais à cela près, elle n'avait aucun des inconvénients de son âge : c'était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, /'air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l'antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l'esprit orné, la conversation grave, l'humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, M"*' de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l'épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s'était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l'avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu'elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :

Un épervier aimait une fauvette, Et, ce dit-on, il en était aimé,

ce qui m'a toujours paru singulier pour im épervier. La chanson finissait par ce refrain :

Ah! Tiémigon, la fable est-elle obscure? Ture lure.

Que de choses dans ce monde finissent comme le* amours de ma tante, ture lure !

Ma yrand mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure, elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin sous les saules de la fontaine où elle tricotait entourée de sa sœur, de ses enfants et petits -enfants. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd'hui elle est une charge. A quatre heures, on reportail ma grand'mére dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; M"'^ de Boisteilleul frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles (illes qui sortaient de la maison voisine à l'appel de ma tante. Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux ; tilles d"un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s'étaient jamais quittées, n'étaient jamais sorties de leur village paternel. IJées depuis leur enfance avec ma grand'mére, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille ' de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c'était le seul événement de leur vie, le seul moment où l'égalité de leur humeur .fût altérée. A huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bédée, avec son tils et ses trois filles, assistait au souper de l'aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s'était trouvé et couronnait SOS vantories par des histoires un peu franches qui taisaient pâmer de rire les Ijonnêtes demoiselles. A neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient : on se mettait à genoux, et M"' de Boisteilleul

1 EfcpiJce de jeu d'hombre qui se joue à quatre.

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(lisait à haute voix la prière. A dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand méro qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu'à une heure du matin.

6 — Lucile.

Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans plus que moi'. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la' dépouille de ses sœurs. Qu"on se ligure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu'on lui mette une robe empruntée à une autre taille ([ue la sienne; renfermez sa poitrine dans un corps piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux eûtes ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tète, rattachez-les avec une toque d'étoffe noire; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n'aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaiont un jour briller en elle

A dix-neuf ans, Lucile était grande, et d'une beauté

' Elle était plus âgée que Chateaubriand, non comme il le prétend, de deux années, mais bien de qu;Ure Née à Saint- Malo, le 17 août 176'i, Lucile de Clialeaubriand vécut une enfance triste et rêveuse : son père ne lui inspira qu un rp^pect mcMé d'effroi; sa mère lui préférait son aîné et ses auirp- filles. Elle ne trouva d'-Tlleclion que chez son frère François- René. Vraiment elle avait du arénie, une e.xquise sensibilité, une ima;'irialioii purlée au tendre et au mélancolique. Sortie des prisons d>- la Terreur oii elle avait été enfermée avec ta mère, elle éjiou-a un vieillard, M. de Caud. Bientôt veuve, elle mourut folle ei peut-être se tua (11 novembre IHII4). Cf. Anatole France. LucUc de l'hfiteimlriand, ses contes, ses poèmes, ses lettres, précédés d'une étude sur sa vie. Paris, lo79.

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remarquable, mais sérieuse. Son visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs ; elle attachait souvent au ciel ou promenait autour d'elle des regards pleins de tristesse ou de feu. Sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de souffrant.

Lucile et moi nous nous étions inutiles. Quand nous parlions du monde, c'était de celui que nous portions au dedans de nous et qui ressemblait bien peu au monde véritable. Elle voyait en moi son protecteur, je voyais en elle mon amie. Il lui prenait des accès de pensées noires que j'avais peine à dissiper : à dix-sept ans, elle déplorait la perte de ses jeunes années; elle se voulait ensevelir dans un cloître. Tout lui était souci, chagrin, blessure : une expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était faite, la tourmentaient des mois entiers. Je l'ai souvent vue, un bras jeté eur sa tête, rêver immobile et inanimée ; retirée vers son cœur, sa vie cessait de paraître au dehors ; son ,-^in même ne se soulevait plus. Par son attitude, sa iLélancolie, sa vénusté, elle ressemblait à un Géîije funèbre. J'essayais alors de la consoler, et l'instant daprès je m'abîmais dans des désespoirs inexplicables.

De la concentration de l'âme naissaient chez ma sœur des effets d'esprit extraordinaires : endormie, elle avait des songes prophétiques ; éveillée, elle semblait lire dans l'avenir. Sur un palier de l'escalier de la grande tour, battait une pendule qui sonnait le temps au silence ; Lucile, dans ses insommies, s'allait asseoir sur une marche, en face de cette pendule : elle regardait le cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux aiguilles unies à minuit enfantaient dans leur conjonction formidable l'heure des désrtrdres et des crimes, Lucile entendait des bruits qui lui révélaient des trépas lointains. Se trouvant à

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Paris quelques jours avant le 10 août et demeurant avec mes autres sœurs dans le voisinage du couvent des Carme?, elle jette les yeux sur une glace, pousse un cri et dit : « Je viens de voir entrer la mort » . Dans les bruyères de laCalédonie, Lucile eût été une femme céleste de Walter Scott, douée de la seconde vue ; dans les bruyères armoricaines, elle n'était qu'une solitaire avantagée d'^ l)oauté, de génie et de malheur.

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