‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 34 sur 302 · ET DE JEUNESSE · texte numérisé non relu

ET DE JEUNESSE

IIL Le voyage en Amérique. — IV. L'armée des princes. V. L'exil a Londres.

C'est en 18H, dans sa propriété de la Vallée-aux- Loups près d'Aulnay que Chateaubriand commença la composition de ses Mémoires. Plusieurs fois la politique vint le distraire de son œuvre : toujours il y revint, préoccupé de mener à son terme le récit des événements dont il avait été le témoin ou l'un des premiers acteurs, soucieux de fixer pour l'avenir 1 attituae ou il voulait s'immortaliser. Deux ans avant sa mort (1846), il soumettait encore ces Mémoires à un dernier travail de révision.

En 1836, pressé de besoins d'argent, pour une somme de 250,000 francs et une pension viagère de 20,000 francs, il vendit ses -Mémoires à une société d'actionnaires; aux termes du traité, l'œuvre devait porter le titre de Mémoires d'Outre-Tombe et ne paraître qu'après sa mort. Ce ne fut pas sans amertume qu'il subit cette nécessité. Dix ans plus tard, dans l'Avanl-propos de 1846, il se plaignait encore non sans aigreur de s'être vu réduit à « hypothéquer sa tombe ». Une dernière tristesse lui était réservée : au lendemain de la révolution de février, las d'attendre sa mort, les éditeurs publièrent les Mémoires en feuilletons dans le journal la Presse

Très utiles pour la connaissanre de la vie et du caractère de Chateaubriand, les Mémoires présentent encore des événements peu ordinaires qui se produisirent de 1780 à 1830, un tableau singulièrement pittoresque et riche en couleurs C'est à coup sûr de toutes les œuvres de Chateaubriand, celle où s'affirme le mieux le tempérament de l'auteur, la plus brillante, la plus variée de ton et, en dépit de la recherche des effets et du travail du style, la plus sincèi e et la plus passionnée.

Les extraits qui suivent ont été écrits de 1811 à 1822 et retouchés en 1846.

Lk FAMILLE LE CHATEAUBRIAND

1. — René de Chateaubriand, père de François-René de Chateaufcriand.

Mon grand-père, François de Chateaubriand, mourut le 28 mars 1729; ma grand'mére. je l'ai connue dans mon en lance, avait encore un beau regard qui souriait dans l'ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, le manoir de la Villeneuve, dans les environs de Oinan. Toute la fortune de mon aïeule, ne dépassait pas 5,000 livres de rente, dont l'aîné de ses tils emportait les deux tiers, 3,333 livres : restaient 1,666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l'aîné prélevait encore le préciput '.

Ma grand'mére, s'étant épuisée pour faire quelque chose de son (ils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres ^ René, mon père, et

i Droit de prélever avant tout partage une partie déterminée d'une succession.

-François de Chateaubriandép.Pétronille-Clande Lamoar

SEIGNEIR DES TOUCHES ETT DE VlLLENKfVE

DAME DE LANJEGU

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Pierre, mon oncle. . . Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. 11 avait environ quinze ans : s'étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s'approcha du lit où elle était couchée et lui dit: « Jejie veux pas être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand-mère se prit à pleurer (j'ai vingt fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir; laissez-moi partir. — Eh bien! dit la mère, va donc oii Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l'enfant en sanglotant.

Le soir même, mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint- Malo. L'aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goélette* armée qui mit à la voile quelques jours après.

La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l'honneur du pavillon français. La goélette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le brave Breton de Bréhan, comte de Plélo, livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l'Espagne, des voleurs l'attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d'ordre l'avaient fait connaître. Il passa aux Iles; il s'enrichit

* Goëlelle: petit bâtiment de SU à 100 tonneaux: fin et tout en longueur, avec deux mâts inclinés en arrière.

dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille.

M. de Chateaubriand était gi-md et sec : il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n'ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle. Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l'âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l'espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux États de Bretagne avec les gentilshommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu'on sentait en le voyant, c'était la crainte. S'il eût vécu jusqu'à la Révolution et s'il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important ou se serait fait massacrer dans son château. 11 avait certainement du génie : je ne doute pas qu'à la tête des administrations ou des armées, il n'eût été un homme extraordinaire.

2 —Apolline de Bédée, mère de Chateaubriand.

Ce fut en revenant d'Amérique que mon père songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753, Apolline-Jeanne- Suzanne de Bédée, née le 7 avril 1726 et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bédée, seigneur de La Bouëtardais. Il s'établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l'un et l'autre à sept ou huit lieues, de sorte qu'ils apercevaient de leur demeure l'horizon sous lequel ils étaient venus au monde.

Ma niére, douée de beaucoup d'esprit et d'une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de

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Fénelon, de Racine, de Madame de Sévigné et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV; elle savait tout Cyrus ' par cœur.

Apolline de Bédée, avec de grands traits, était noire, petite et laide; l'élégance de ses manières, l'allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu'il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu'il était immobile et froid, elle n'avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu'elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu'elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s'eu dédommageait par une espace de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui int 'rrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.

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