A Brest '. — La vocation
Cette mer que je devais rencontrer sur tant de rivages baignait à Brest l'extrémité de la péninsule armoricaine ; après ce cap avancé, il n'y avait plus rien qu'un océan sans bornes et des mondes inconnus ; mon imagination se jouait dans ces espaces.
Souvent, assis sur quelque mât qui gisait le long du quai de Recouvrance, je regardais les mouvements de la foule: constructeurs, matelots, militaires, douaniers, forçats, passaient et repassaient devantmoi. Des voyageurs débarquaient et s'embarquaient, des pilotes commandaient la manœuvre, des charpentiers équarrissaient des pièces de bois, des cordiers filaient des câbles, des mousses allumaient des feux sous des chaudières d'où sortaient une épaisse fumée et la saine odeur du goudron. On portait, on reportait, on
' Chateaubriand était allé à Brest {I7S1) pour y subir sod examen de garde-marine. Bientôt, las d'attendre son brevet, il retourna à Hom bourg.
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roulait do la marine aux magasins et des magasins à la niiirirp' des ballots de marchandises, des sacs de vivrez, ins trains d'artillerie. Ici des charrettes s'avançaipiit dans 1 eau à reculons pour recevoir des chargements; là, des palans enlevaient des fardeaux, tandi-^ -pie des grues descendaient des pierres, et que des cure-iuôles creusaient des atterrisseinents*. Des forts n''|iclaient des signaux, des chaloupes allaient et veuaiciil, des vaisseaux appareillaient et rentraient dans li's bassins. Mon esprit se remplissait d'idées vagues sur la société, sur ses biens et ses maux. Je ne sais quelle tristesse me gagnait; je quittais le mât sur lequel j'étais assis; je remontais le Penfeld qui se jette dans le port; j'arrivais à un coude où ce port disparaissait. Là ne voyant plus rien qu'une vallée tourbeuse, mais entendant encore le murmure confus de la mer et la voix des hommes, je me couchais au bord de la petite rivière. Tantôt regardant couler l'eau, tantôt suivant des yeux le vol de la corneille marine, jouissant du silence autour de moi, ou prêtant l'oreille aux coups de marteau du calfat, je tombais dans la plus profonde rêverie. Au milieu de cette rêverie, si lèvent m'apportait le son du canon d'un vaisseau qui mettait à la voile, je tressaillais et des larmes mouillaient mes yeux.
On voit comment mon caractère se formait, quel tour prenaient mes idées, quelles furent les premières atteintes de mon génie; car j'en puis parler comme d'un mal, quel qu'ait été ce génie, rare ou vulgaire, méritant ou ne méritant pas le nom que je lui donne, faute d'un autre mot pour m'exprimer. Plus semblable au reste des hommes, j'eusse été plus heureux: celui
* Cure-mnle : machine à curer les porls; AUernssement : dépôt de maiièivs vas^uoes qui, peu à peu, se forme sur le bord de la mer ou d'un fleuve.
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qui, sans ni'ôter l'esprit, fût parvenu à tuer ce qu'on appelle mon talent, m'aurait traité en ami.