‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 42 sur 302 · Au grana collège de Rennes · texte numérisé non relu

Au grana collège de Rennes

Kennes me semblait une Babylone, le collège * un monde. La multitude des maîtres et des écoliers, la grandeui des bâtiments, du jardin et des cours, me paraissaient démesurées . je m'y habituai cependant. Je pris sur mes nouveaux camarades l'.iseendant que j'avais eu à Dol sur mes anciens compagnons ; il m'en coûta quelques horions. Les babouins bretons sont d'une humeur hargneuse ; on s'envoyait des cartels, pour les ,ours de promenade, dans les b(»s<}uets du jardin des Bénédictins appelé le Thahor : nous nous servions de compas de mathématiques attachés

1 Courage, niiblt* enfant (Virgile, En. IX, 640. Macte nova vii-tule, puer).

2 Au C'Ilèe.^ de Kennes, Chateaubriand passa deux .tmiiôcs: il y trouva eeicon- . wmi le souvenir de Geoffroy, de Oii.LMH'fié, du chevalier <!.■ f*n ,iy ; il y eut pour camarades Gebril; le compagnon de ses premier- ; n.s, Liuioëlan. Moreau.

au bout d'une canne ou nous en venions à une lutte corps à corps plus ou moins félone ou courtoise, selon la gravité du défi. Il y avait des juges du camp qui décidaient s'il échéait gage, et de quelle manière les champions mèneraient des mains. Le combat ne cessait que quand une des deuxparties s'avouait vaincue. Je retrouvais au collège mon ami Gesril, qui présidait, comme à Saint-Malo, à ces engagements. Il voulait être mon second dans une affaire que j 'eus avec Saint- Riveul, jeune gentilhomme qui devint la première victime de la Révolution. Je tombai sous mon adversaire, refusai de me rendre et payai cher ma superbe. Je disais, comme Jean Desmarest ' allant à l'échafaud : « Je ne crie merci qu'à Dieu. >

Quoique l'éducation fût très religieuse au collège de Rennes, ma ferveur se ralentit : le grand nombre de mes maîtres et de mes camarades multipliait les occasions de distraction. J'avançai dans l'étude des langues ; je devins fort en matbémathiques, pour lesquelles j'ai toujours eu un penchant décidé : j'aurais fait un bon ofQcier de marine ou de génie. En tout, j'étais né avec des dispositions faciles : sensible aux choses sérieuses comme aux choses agréables, j'ai commencé par la poésie, avant d'en venir à la prose ; les arts me transportaient ; j'ai passionnément aimé la musique et l'architecture. Quoique prompt à m'ennuyer de tout, j'étais capable des plus petits détails ; étant doué d'une patience à toute épreuv\ quoique fatigué de l'objet qui m'occupait, mon obstination était plus forte que mon dégoût. Je n'ai jamais abandonné une affaire quand elle a valu la peine d'être achevée ; il y a telle chose que j'ai poursuivie quinze

> Jean Dcsmarets, avocat général au parlement de Paris, l'un des signaloires du traité de Brétigny (1360); condamné comme l'auteur de la sédition des Nîaillotins, il fut extécuté le 28 février 13-S3.

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et vingt ans de ma vie. aussi plein d'ardeur le dernier jour que le premier.

Cette souplesse de mon intelligence se retrouvait dans les choses secondaires. J'étais habile aux échecs, adroit au billard, à la chasse, au maniement des armes; je dessinais passablement; j'aurais bien chanté, si l'on eût pris soin de ma voix. Tout cela, joint au genre de mon éducation, à une vie de soldat et de voyageur, fait que je n'ai point senti mon pédant, que je n'ai jamais eu l'air hébété ou suffisant, la gaucherie, les habitudes crasseuses des hommes de lettres d'autrefois, encore moins la morgue et l'assurance, l'envie et la vanité fanfaronne des nouveaux auteurs,

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