‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 45 sur 302 · RÊVES ET DÉLIRE · texte numérisé non relu

RÊVES ET DÉLIRE

La fenêtre de mon donjon s'ouvrait &ur la cour intérieure; le jour, j'avais en perspective les créneaux de la courtine opposée, où végétaient des scolopendres ^ et croissait un prunier sauvage. Quelques martinets, qui, durant l'été, s'enfonçaient en criant dans les trous des murs, étaient mes seuls compagnons. La nuit, je n'apercevais qu'un petit morceau du ciel et quelques étoiles. Lorsque la lune brillait et qu'elle s'abaissait à l'occident, j'en étais averti par ses rayons, qui venaient à mon lit au travers des carreaux losanges de la fenêtre. Des chouettes, voletant d'une tour à l'autre, passant entre la lune et moi, dessinaient sur mes rideaux l'ombre mobile de leurs ailes. Relégué dans l'endroit le plus désert, à l'ouverture des galeries, je ne perdais pas un murmure des téaébres. Quelquefois, le vent semblait courir à pas légers; quelquefois il laissait échapper des plaintes; tout à coup ma porte était ébranlée avec violence, les souterrains poussaient des mugissements, puis ces bruits expiraient pour recommencer encore. A quatre heures du matin, la voix du maître du château, appelant le valet de chambre à l'entrée des voûtes séculaires , se faisait entendre comme la voix du dernier fantôme de la nuit. Cette voix remplaçait pour moi la douce harmonie au son de laquelle le père de Montaigne éveillait son fils-...

' Plantes de la famille des fougères.

« Cf. Montaigne, Essais, I. 25: « Par ce qu'aulcuns tiennent qu»

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Bientôt il se fit dans mon existence une révolution; l'enfant disparut et riiomme se montra avec ses joips qui passent et ses chagrins qui restent.

D'abord tout devint passion chez moi, en attendant les passions mêmes. Lorsque, après un diner silencieux, où je n'avais osé ni parler ni manger, je parvenais à m'échapper, mes transports étaient incroyables ; je ne pouvais descendre le perron d'une seule traite : je me serais précipité. J'étais obligé de m'asseoir sur une marche pour laisser se calmer mon agitation; mais aussitôt que j'avais atteint la cour verte et les bois, je me mettais à courir, à sauter, à bondir, à fringuer, à m'éjouirjusqu'àce que je tombasse épuisé de forces, palpitant, enivré de folâtreries et de liberté.

Mon père me menait quand et lui* à la chasse. Le goût de la chasse me saisit et je le portai jusqu'à la fureur; je vois encore le champ où j'ai tué mon premier lièvre. Il m est souvent arrivé en automne de demeurer quatre ou cinq heures dans l'eau jusqu'à la ceinture pour attendre aa bord d'un étang des canards sauvages; même aujourd'hui, je ne suis pas de sang-froid lorsqu'un chien tombe en arrêt. Tout^"fois, dans ma première ardeur pour la chasse il entrait un fonds d'indépendance; franchir les fossés, arpenter les champs, les marais, les bruyères, me trouver avec un fusil dans un lieu désert, ayant puissance et

cela trouble la cervelle tendre des enfants de les esveiller le inatia en sursault, et de le» arracher du sommeil [auquel ils sont plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup et par violence, il me faisoit esveiller par le son de quelque instrument; et ne feub jamais sans homme qui m'en servist. »

1 Avec lui. Tournure vieillie : Cf. Malherbe. Trad. Tile-Lvve, liv. XXXIII, ch. XXXVII : « Comme ils s'en revenaieiit menant leur bulin quand et eux. > MC-me emploi dans P.-L. Gouriei : Trad. d'Hérodote.

solitude, c'était ma façon d'être naturelle. Dans mes courses, je pointais si loin que, ne pouvant plusraar- (•'ner, It^s gardes étaient obligés de ine rapporter sur dos branches entrelacées...

Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec m )i ; le temps des frimas, en rendant les commuuicatious moins faciles, isole les habitants des campagnes; on se sent mieux à l'abri dos hommes.

Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassoinblement des corneilles dans la proirie de létan,^ ou leur perchée à lentrc'e de la nuit sar les fiauts chênes du grand mail. Lorsque le soir éle^-ait une vapeur bleuâtre au carrefour dos forêts, que lx?!S comphiintes ou les lais^ du vent gémissaient dans les mousses flétries, j'entrais en pleine possession des sympathies de ma nature. Rencontrais-je quelque laboureur, je m'arrêtais pour regarder cet homme i;erm6 U l'ombre des épis, parmi lesfiuels il devait être moissonné et qui, retournant la terre de sa tombe avec le soc de sa charrue, mêlait ses sueurs brûlantes ;;ii\ pluies glacées de l'automne ; le sillon qu'il creusait était le monument destiné à lui survivre.

Le soir, je m'embarquais sur l'étang, conduisant ?8ul mon bateau au milieu des joncs et des larges feuilles de nénuphar. Là se réunissaient les hirom dellos v> l'êtes à quitter nos climats. Je ne perdais pa« un seul de leurs gazouillis. Tavernier- enfant était

' Lai : Au sens propre, petit poème à forme fixe, composé de plusieurs stances dont les vers sont de difléi entes mesures et sur un jeu de deux rimes. Au sens figuré : chant sur un rythme moi:otone.

2 TiU'crnier (l.-B.) (I60o-1689 , à trente ans avait parcouru la fjlupart des pnys d'Europe; de 163J à 16>» ne fil pas moins de six voyage" an Turquie, en Perse el aux Indes.

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moins uttenlif au récit d'un voyageur. Elles se jouaient sur l'eau au tomber du soleil, poursuivaient les insectes, s'élançaient ensemble dans les airs, comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids couchait à peine et qu'elles remplissaient de leur ramage confus. La nuit descendait, les roseaux agitaient leurs champs de quenouilles et de glaives, parmi lesquels la caravane emplumée, poules d'eau, sarcelles, martins-pêcheurs, bécassines, se taisait ; le lac battait ses bords ; les grandes voix de l'automne sortaient des marais et des bois; j'échouais mon bateau au rivage et retournais au château....

Bientôt, ne pouvant plus rester dans ma tour, je descendais à travers les ténèbres, j'ouvrais furtivement la porte du perron, comme un meurtrier, et j'allais errer dans le grand bois.

Après avoir marché à l'aventure, agitant mes mains, embrassant les vents qui m'échappaient ainsi que l'ombre, objet de mes poursuites, je m'appuyais contre le tronc d'un hêtre ; je regardais les corbeaux que je faisais envoler d'un arbre, ou la lune se traînant sur la cime dépouillée de la futaie ; j'aurais voulu habiter ce monde mort, qui reflétait la pâleur du sépulcre. Je ne sentais ni le froid, ni l'humidité de la nuit; l'haleine glaciale de l'aube ne m'aurait pas même tiré du fond de mes pensées, si à cette heure la cloche du village ne s'était pas fait entendre.

Dans la plupart des villages de la Bretagne, c'est ordinairement à la pointe du jour que l'on sonne pour les trépassés. Cette sonnerie compose, de trois notes répétées, un petit air monotone, mélancolique et champêtre. Rien ne convenait mieux à mon âme malade et blessée que d'être rendue aux tribulations de l'existence par la cloche qui en annonçait la fin.

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Puisque, enfin, je devais passer, ne valail-il pas mieux partir à la fraiclieur du matin, arriver de bonne heure, que d'acliever le voyage sous le poids et pendant la chaleur du jour ? Le rouge du désir me montait au visage ; Tidée de n'être plus me saisissait le cœur à la façon d'une joie subite.

Je possédais un fusil de chasse, dont la détente usée partait souvent au repos. Je chargeai ce fusil de trois balles, et je me rendis dans un endroit écarté du grand Mail. J'armai le fusil, j'introduisis le bout du canon dans ma bouche, je frappai la crosse contre terre : je réitérai plusieurs fois l'épreuve ; le coup ne partit pas ; l'apparition d'un garde suspendit ma résolution. Fataliste, sans le vouloir et sans le savoir, je supposai ^ue lïion heure n'était pas arrivée, et je remis à un dutre jour l'exécution de mon projet. Si je m'étais tué, tout ce que j'ai été s'ensevelissait avec moi; on ne saurait rien de l'histoire qui m'aurait conduit à ma catastrophe ; j'aurais grossi la foule des infortunés sans nom, je ne me serais pas fait suivre à la trace de mes chagrins comme un blessé à la trace de son sang.

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