Paysages Bretons. — Le printemps en Bretagne
Le printemps, en Bretagne, est plus doux qu'aux environs de Paris, et fleurit trois semaines plus tût. Les cinq oiseaux qui l'annoncent : l'hirondelle, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol, arrivent avec des brises qui hébergent dans les golfes de la péninsule armoricaine. La terre se couvre de marguerites, de pensées, de jonquilles, de narcisses, d'hyacinthes, de renoncules, d'anémones, comme les espaces abandonnés qui environnent Sainl-Jean-de- Latran et Sainte-Croix-de-Jérusalem, à Rome.
Des clairières se panachent d'élégantes et hautes
fougères; des champs de genêts et d'ajoncs resplendissent de leurs fleurs qu'on prendrait pour des papillons d'or. Les haies, au long desquelles abondent la fraise, la framboise et la violette, sont décorées d'aubépines, de chèvre-feuille, de ronces dont les rejets bruns et courbés portent des feuilles et des fruils magnifiques. Tout fourmille d'abeilles et d'oiseaux; les essaims et les nids arrêtent les enfants à chaque pas. Dans certains abris, le myrte et le laurier-rose croissent en pleine terre, comme en Grèce ; la figue mûrit comme en Provence ; chaque pommier, avec ses fleurs carminées, ressemble à un gros bouquet de flancée de village.
La lune eu Bretagne.
Ce qu'il faut admirer en Bretagne, c'est la lune se levant sur la terre et se couchant sur la mer. Établie par Dieu gouvernante de l'abîme, la lune a ses nuages, ses vapeurs, ses rayons, ses ombres portées comme le soleil ; mais comme lui elle ne se retire pas solitaire : un cortège d'étoiles l'accompagne. A mesure que sur mon rivage natal elle descend au bout du ciel, elle accroît son silence qu'elle communique à la mer; bientôt elle tombe à l'horizon, l'intersecte, ne montre plus que la moitié de son front qui s'assoupit, s'incline et disparait dans la molle intumescence des vagues. Les astres voisins de leur reine, avant de plonger à sa suite, semblent s'arrêter, suspendus à la cime des flots. La lune n'est pas plutôt couchée, qu'un souffle venant du large brise l'image des constellations, comme on éteint les flambeaux après une solennité.
Les bords de la Rance.
Chaque paysan, matelot et laboureur, est propriétaire d'une petite bastide blanche avec un jardin;
parmi les herbes potagères, les groseilliers, les rosiers, les iris, les soucis de ce jardin, on trouve un plant de thé de Cayenne, un pied de tabac de Virginie, une fleur de la Chine, enfin quelque souvenir d'une autre rive et d'un autre soleil : c'est l'itinéraire et la carte dumaitre du lieu. Les tenanciers de la cote sont d'une belle race normande; les femmes grandes, minces, agiles, portent des corsets de laine grise, des jupons courts de callemandre ' et de soie rayée, des bas blancs à coins de couleur. Leur front est ombragé d'une large coiffe de basin^ ou de batiste, dont les pattes se relèvent en forme de béret, ou flottent en manière de voile. Une chaîne d'argent à plusieurs branches pend à leur côté gauche. Tous les matins, au printemps, ces filles du Nord, descendant de leurs barques, comme si elles venaient encore envahir la contrée, apportent au marché des fruits dans des corbeilles, et des caillebottes ^ dans des coquilles ; lorsqu'elles soutiennent d'une main sur leur tête des vases noirs remplis de lait ou de fleurs, que les barbes de leurs cornettes blanches accompagnent leurs yeux bleus, leur visage rose, leurs cheveux blonds emperlés de rosée, les Valkyries * de iEdda dont la plus jeune est V Avenir, ou les Canéphores^ d'Athènes, n'avaient rien d'aussi gracieux. Ce tableau ressemble-t-il encore? Ces femmes, sans doute, ne sont plus ; il n'en reste que mon souvenir.
* Le mot, dans sa forme ordinaire, est caimajide ou calamandc : il désigne une étolTe flamande, tout laine ou laine et soie, moirée, satinée d'un côlé, ornée de dessin.-.
2 ÉlofTc croisée de fil de coton, lisse d'un côté, veloutée de Tautre.
3 Masses de lait caillé.
* Vallojvics, dée=ses de la mythologie Scandinave, dispensatrices, dans les combats, de la victoire el de la mort. Edda, recueil en deux parties des poèmes de la mythologie Scandinave.
5 Jeunes lilles portant, à Athènes, dans la procession des Panathénées, les corbeilles sacrées. Voyez les moulages ou dessii:: reproduisant la frise du Parlhénon.
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10. — Chateaubriand est présenté à la cour : La journée des carrosses.
Le duc de Coigny ' me fit prévenir 'que je chasserais avec le roi dans la forêt de Saint-Germain. Je m'acheminai de grand matin vers mon supplice, en uniforme de débutant, habit gris, veste et culotte rouges, manchettes de bottes, bottes àl'écuyére, couteau de chasse au côté, petit chapeau français, à galon d'or. Nous nous trouvâmes quatre débutants au château de Versailles, moi, les deux messieurs de Saint-Marsault et le comte d'Hautefeuille. Le duc de Coigny nous donna nos instructions : il nous avisa de ne pas couper la chasse, le roi s'emportant lorsqu'on passait entre lui et la bête. Le rendez-vous était au Val, dans la forêt de Saint-Germain, domaine engagé par la couronne au maréchal de Boauvau. L'usage voulait que les chevaux de la première chasse à laquelle assistaient les hommes présentés fussent fournis des écuries du roi.
On bat aux champs : mouvement d'armes, voix de commandement. On crie : Le roi ! Le roi sort, monte dans son carrosse : nous roulons dans les carrosses à la suite. Il y avait loin de cette course et de cette chasse avec le roi de France à mes courses et à mes chasses dans les landes de Bretagne; et plus loin encore à mes courses et à mes chasses avec les sauvages de l'Amérique : ma vie devait être remplie de ces contrastes *.
Nous arrivâmes au point de ralliement, où de nombreux chevaux de selle, tenus en main sous les arbres, témoignaient leur impatience. Les carrosses arrêtés
* Le duc de Coigny exerçait à la cour les fonctions de premier écuyerduroi.
* Voy. p. 113 : Essai sur les Révolutions: 3. Impresbiocis et théories. RéOexions d'ua misanthrope.
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dans la forêt avec les gardes ; les groupes d'hommes et de femmes; les meutes à peine contenues par les piqueurs , les aboiements des chiens , les hennissements des chevaux, le bruit des cors formaient une scène très animée. Bien vite, je me sentis à l'aise : j'étais d'ailleurs dans une forêt, j'étais chez moi.
Au descendu des carrosses, je présentai mon billet aux piqueurs. On m'avait destiné une jument appelée l'Heureuse, bête légère, mais sans bouche, ombrageuse et pleine de caprices ; assez vive image de ma fortune, qui chauvit ' sans cesse des oreilles. Le roi mis en selle partit; la chasse le suivit, prenant diverses routes. Je restai derrière à me débattre avec l'Heureuse, qui ne voulait pas se laisser enfourcher par son nouveau maître; je finis cependant par m'élancer sur son dos: la chasse était déjà loin.
Je maîtrisai d'abord assez bien l'Heureuse ; forcée de raccourcir son galop, elle baissait le cou, secouait le mors blanchi d'écume, s'avançait de travers à petits bonds V mais lorsqu'elle approcha du lieu de l'action, il n'y eut plus moyen de la retenir. Elle allonge le chanfrein ^, m'abat la main sur le garrot, vient au grand galop donner dans une troupe de chasseurs, écartant tout sur son passage, ne s'arrêtant qu'au heurt du cheval d'une femme qu'elle faillit culbuter, au milieu des éclats de rire des uns, des cris de frayeur des autres. Je fais aujourd'hui d'inutiles efforts pour me rappeler le nom de la femme, qui reçut poliment mes excuses. n ne fut plus question que de l'aventure du débutant.
Je n'étais pas au bout de mes épreuves. Environ une demi-beure après ma déconvenue,je chevauchais dans une longue percée à travers des parties de bois
* Chauvir : dresser les oreilles, ne se dit que des chevaux, des >iulets et de- ânes.
» Chanfrein : partie antérieure de la tête du cheval depuis
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désertes ; un pavillon s'élevait ciii bout. Voilà que je me mis à songer à ces palais répandus dans les forêts de la couronne, en souvenir de l'origine des rois chevelus et de leurs mystérieux plaisirs : un coup de fusil part; l'Heureuse tourne court, brosse ' tête baissée dans le fourré, et me porte juste à l'endroit où le chevreuil venait d'être abattu : le roi paraît.
Je me souviens alors, mais trop tard, des injonctions du duc de Coigny : la maudite Heureuse avait tout fait. Je saute à terre, d'une main poussant en avant ma cavale, de l'autre tenant mon chapeau bas. Le roi regarde et ne voit qu'un débutant arrivé avant lui aux fins de la bête; il avait besoin de parler; au lieu de s'emporter, il me dit avec un ton de bonhomie et de gros rire : « Il n'a pas tenu longtemps ». C'est le seul mot que j'aie jamais obtenu de Louis XVI. On vint de toutes parts; on fut étonné de me trouver causant avec le roi. Le débutant Chateaubriand fit du bruit par ses deux aventures; mais comme il lui est toujours arrivé depuis, il ne sut profiter ni de la bonne ni de la mauvaise fortune.
Le roi - força trois autres chevreuils. Les débutants
les oreiller jusqu'au nez; garrot: nrissance de l'encolure.
' Brosser : courir à travers un bois épais.
2 « Louis était d'une taille avantageuse; il avait les épaules larges, le ventre prédominant; il marchait en roulant d'une jambe ?ur l'autre. Sa vue était courte, ses yeux à demi fermés, sa bouche grande, sa voix creuse et vulgaire. Il riait volontiers aux éclat--; son air annonçait la gaieté, non peut-être cette gaieté qui vient d'un esprit supérieur, mais cette joie cordiale de l'honnête homme, qui naît d'une conscience sans reproche. Il n'était pas sans connaissances, surtout en géographie; au reste, il avait ses faibles comme les autres hommes. Il aimait, par exemple, à jouer des tours à ses pages; à guetter, à cinq heures du matin, au travers des fenêtres du palais, les seigneurs de sa cour qui sortaient des appartements. Si à la chasse vous passiez entre le cerf cl lui, il était sujet à des emportements comme je l'ai éprouvé moi-même. Un jour qu'il faisait une chaleur étoulîante, un vieux gentilhomme de ses écuries
ne pouvant courre que la première bête, j'allai attendre au Val avec mes compagnons le retour de la chasse.