Vie en mer
Le maître de l'équipage de mon vaisseau malojii était un ancien subrécargue ^, appelé Pierre Villeneuve, dont le nom seul me plaisait à cause de la bonne Villeneuve. Il avait servi dans l'Inde sous le bailli de Suffren, et en Amérique sous le comte d'Estaing; il s'était trouvé à une multitude d'affaires. Appuyé sur l'avant du vaisseau, auprès du beaupré ', de même qu'un vétéran assis sous la treille de son petit jardin dans le fossé des Invalides, Pierre, en mâchant une chique de tabac, qui lui enflait la joue comme une fluxion, me peignait le moment du branle-bas, l'efTet des détonations de l'artillerie sous les ponts, le ravage des boulets dans leurs ricochets contre les affûts, les canons, les pièces de charpente. Je le faisais parler des Indiens, des nègres, des colons. Je lui demandais comment étaient habillés
' Chateaubriand, soutenu par les encouragenoents de M. de Malesherbes, avait formé le projet de traverser rAïuérique du Nord, de New-York au golfe de Californie, de remonter la cote Ouest jusqu'au détroit de Behring, et. après avoir longé la mer polaire, de revenir à l'Est par la baie d"Hudson et le Canada.
2 Agent délégué par l'armateur à bord d'un navire marchand et chargé de diriger et de surveiller la vente de la cargaison.
3 Mât placé sur l'avant du navire de manière à se prolonger au-delà de la proue et à recevoir les/bcs, sroiles triangulaires.
MÉMOIRES d'outre-tombe 53
les peuples, comment les arbres étaient faits, quelle couleur avaient la terre et le ciel, quel goût les fruits, SI les ananas étaient meilleurs que les pêches, les palmiers plus beaux que les chênes. Il m'expliquait tout cela par des comparaisons prises des choses que je connaissais : le palmier était un grand chou, la robe dun Indien celle de ma grand mère ; les chameaux ressemblaient à un âne bossu; tous les peuples de rOrient, et notamment les Chinois, étaient des poltrons et des voleurs. Villeneuve était de Bretagne, et nous ne manquions pas de finir par l'éloge de l'incomparable beauté de notre patrie.
La cloche interrompait nos conversations ; elle réglait les quarts, l'heure de l'habillement, celle de la revue, celle des repas. Le matin, à un signal, l'équipage, rangé sur le pont, dépouillait la chemise bleue pour en revêtir une autre qui séchait dans les haubans. La chemise quittée était immédiatement lavée dans des baquets, où cette pension de phoques savonnait aussi des faces brunes et des pattes goudronnées. Au repas du midi et du soir, les matelots, assis en rond autour des gamelles, plongeaient l'un après l'autre, régulièrement et sans fraude, leur cuiller d"élain dans la soupe flottante au roulis. Ceux qui n'avaient pas faim vendaient, pour un morceau de tabac ou pour un verre d"eau-de-vie, leur portion de biscuit et de viande salée à leurs camarades. Les passagers mangeaient dans la chambre du capitaine. Quand il faisait beau, on tendait une voile sur l'arrière du vaisseau, et Ton dinait à la vue d'une mer bleue, tachetée ça et là de marques blanches par les écorchures de la brise.
Enveloppé de mon manteau, je me couchais la nuit sur le tillac. Mes regards contemplaient les étoiles au-dessus de ma tête. La voile enflée me renvoyait la fraîcheur do la brise qui me berçait sous le
dôme céleste : à demi assoupi et poussé par le vent, je changeais de ciel en changeant de rêve.