Histoire de camp
Un de nos camarades, capitaine à brevet, dont le nom s'est perdu pour moi dans celui de JJinarzade que nous lui avions donné, était célèbre par ses contes ; il eût été plus correct de dire Shéhérazade^ , mais nous n'y regardions pas de si près. Aussitôt que nous le voyions, nous courions à lui, nous nous le disputions : c'était à qui l'aurait à son écot. Taille courte, cuisses longues, figure avalée, moustaches tristes, yeux faisant la virgule à l'angle extérieur, voix creuse, grande épée à fourreau café au lait, prestance d? poète militaire, enire le suicide et le luron, Dinarzade, goguenard sérieux, ne riait jamais et on ne le pouvait regarder sans rire. Il était le témoin obligé de tous les duels et l'amoureux de toutes les dames de comptoir. Il prenait au tragique tout ce qu'il disait et n'interrompait sa narration que pour boire à même dune bouteille, rallumer sa pipe ou avaler une saucisse.
Une nuit qu'il pleuvinait, nous faisions cercle au robinet d'un tonneau penché vers nous sur une charrette dont les brancards étaient en l'air. Une chandelle collée à la futaille nous éclairait ; un morceau de serpillière, tendu au bout des brancards à deux poteaux, nous servait de toit. — Dinarzade, son épée de guingois^ à la façon de Frédéric II, debout entre une roue de la voiture et la croupe d'un cheval, racontait une histoire à notre grande satisfaction. Les cantinières qui nous apportaient la pitance restaient avec nous pour
1 C'est le nom de la sultane qui dans le^ Mille et une Nuilê conte cette suite de récits merveilleux de richesse e* de fantaisie. - De travers.
MÉMOIRES d'outre-tombe 63
écouter notre Arabe. La troupe attentive des bacchantes et des silènes qui formaient le chœur accompagnait le récit des marques de sa surprise, de son approbation et de son improbation.
« Messieurs, disait le ramenteur \ vous avez tous connu le chevalier Vert, qui vivait au temps du roi Jean? Et chacun de répondre : « Oui, oui. « Dinarzade engloutit, en se brûlant, une crêpe roulée.
« Ce chevalier Vert, messieurs, vous le savez, puisque vous l'avez vu, était fort beau : quand le vent rebroussait ses cheveu.x. roux sur son casque, cela ressemblait à un tortis de filasse autour d'un turban vert. »
L'assemblée : « Bravo ! »
« Par une soirée de mai, il sonna du corps au ponllevis d'un château de Picardie, ou d'Auvergne, n'importe. Dans ce château demeurait la Dame des grandes compagnies Elle reçut bien le chevalier, le fît désarmer, conduire au bain et se vint asseoir avec lui à une table magnifique ; mais elle ne mangea point, et les pages servants restaient muets. »
L'assemblée : « Oh ! Oh ! »
« La dame, messieurs, était grande, plate, maigre et disloquée comme la femme du major ; d'ailleurs beaucoup de physionomie et l'air coquet. Lorsqu'elle riait et montrait ses dents longues sous son nez court, on ne savait plus où l'on en était. Elle devint amoureuse du chevalier et le chevalier amoureux de la dame, bien qu'il en eût peur. »
Dinarzade vida la cendre de sa pipe sur la jante de la roue et voulut recharger son brûle-gueule ; on le força de continuer ;
« Le chevalier Vert, tout anéanti, se résolut de
' Mot formé sur le verbe ; ramcnlevoir, faire souvenir, se souvenir.
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quitter le château; mais avant de partir, il requiert de la châtelaine l'explication de plusieurs choses étranges ; il lui faisait en même temps une offre loyale de mariage, si toutefois elle n'était pas sorcière. »
La rapière de Dinarzade était plantée droite et roide entre ses genoux. Assis et penchés en avant, nous faisions au dessous de lui, avec nos pipes, une guirlande de flammèches comme l'anneau de Saturne. Tout à coup Dinarzade s'écria comme hors de lui :
« Or, messieurs, la Dame des grandes compagnies, c'était la Mort ! »
Et le capitaine, rompant les rangs et s'écriant : '.'■ La mort! la mort! » mit en fuite les cantinières. La séance fut levée: le brouhaha fut grand et les rires prolongés.