Misère à. Londres
Mes fonds s'épuisaient : Baylie et Deboffe s'étaient hasardés, moyennant un billet de remboursement en cas de non-vente, à commencer l'impression de l'Essai; là finissait leur générosité, et rien n'était plus naturel ; je m'étonne même de leur hardiesse. Les traductions ne venaient plus : Pelletier', homme de plaisir, s'ennuyait d'une obligeance prolongée. Il m'aurait bien donné co qu'il avait, s'il n'eût préféré le manger ; mais • quêter des travaux çà et là. faire une bonne œuvre de patience, impossible à lui. Hingant- voyait aussi s'amoindrir son trésor; entre nous deux, nous ne possédions que soixante francs. Nous diminuâmes la ration des vivres, comme sur un vaisseau lorsque la traversée se prolonge. Au lieu d'un schelling par tête, nous ne dépensions plus à dîner qu'un demisr.helling. Le matin, à notre thé, nous retranchâmes la moitié du pain, et nous supprimâmes le beurre. Ces abstmences fatiguaient les nerfs de mon ami. Son
* Pelletiai- ou Pellier (1763-182o). l'éditeur des Actes des Apôtres. journal satirique, hostile aux idées révolutionnaires, et du Domin. salvum fac rcgem, autre pamphlet du même esprit. A ce moment, il était depuis 1792, réfugié à Londres. Il ne revint de l'exil qu'en 1S20.
■^ Ancien conseiller au parlement de Bretagne, compatriote et ami de Chateaubriand.
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■sprit battait la campagne ; il prêtait roreilie, et av;iit 1 air d'écouter quelqu'un; en réponse, il éclatait de rire, ou versait diî.s larmes. Hingant croyait au maguélisme, et s'était troublé la cervelle du galimatias de Swedenborg. ' Il me disait le matin qu'on lui avait fait du bruit la nuit; il se fâchait si je lui niais ses imaginations. L'inquiétude qu'il me causait m'empêchait de sentir mes souffrances.
Elles étaient grandes pourtant : cette diète rigoureuse, jointe au travail, échauffait ma poitrine malade ; je commençais à avoir de la peine à marcher, et néanmoins je passais les jours et une partie des nuits dehors afin qu'on ne s'aperçût pas de ma détresse. Arrivés à notre dernier schelling, je convins avec mon ami de le garder pour faire semblant de déjeuner. Nous arrangeâmes que nous achèterions an pain do deux sous; que nous nous laisserions servir comme de coutume l'eau chaude et la théière ; que nous n'y mettrions point de thé; que nous ne mangerions pas le pain, mais que nous boirions l'eau chaude avt;c quelques petites miettes de sucre restées au fond du sucrier.
Cinq jours s'écoulèrent de la sorte, la faim ine dévorait; j'étais brûlant; le sommeil m'avait fui; je buçais des morceaux de linge que je trempais dans de l'eau; je mâchais de l'herbe et du papier. Quand je passais devant ies boutiques de boulangers, mon tourment et iit, ' orrible. Par une rude soirée d'hiver, je restai deux xieures planté devant un magasin do fruit secs et d». viandes fumées, avalant des yeux tout ce que je voyais : j'aurais mangé, non-seulement tes
' Swedendorg, né à Stockholia eu 1688, mort en 1772. Poète, eavant, philosophe; à cinquante ans, il a des visions, converse a\ee Dieu et les anges. Et il fonde une secte, qui, sous le nom de Nouvelle Eiilise de Jérusalem, garde encore des fidèles er Augleterr» -• aux Etals-Unis.
comestibles, mais leurs boites, paniers et corbeilles. Le matin du cinquième jour, tombant d'inanition, je me traîne chez Hingant; je heurte à la porte, elle était fermée; j'appelle; Hingant est quelque temps sans répondre ; il se lève enfin et m'ouvre. Il riait d'un air égaré; sa redingote était boutonnée; il s'assit devant la table à thé : « Notre déjeuner va venir, » me dit-il d'une voix extraordinaire. Je crus voir quelques taches de sang à sa chemise ; je déboutonne brusquement sa redingote : il s'était donné un coup de canif profond de deux pouces dans le bout du sein gauche. Je criai au secours. La servante alla chercher un chirurgien. La blessure était dangereuse...
L'homme aux ressources, Pelletier, me déterra ou plutôt me dénicha dans mon aire. Il avait lu dans un journal de Yarmouth qu'une société d'antiquaires s'allait occuper d'une histoire du comté de Suffolk, et qu'on demandait un Français capable de déchiffrer des manuscrits français du xii^ siècle, de la collection de Camden. Le parson, ou ministre, de Beccles, était à la tète de l'entreprise, c'était à lui qu'il se fallai* adresser. <v Voilà votre affaire, me dit Pelletier, partez vous déchiffrerez ces vieilles paperasses ; vous continuerez h envoyer de la copie de V Essai à Bayl/" • je forcerai ce pleutre à reprendre son impression ; vous reviendrez à Londres avec deux cents guinées, votre ouvrage fait, et vogue la galère ! »
Je voulus balbutier quelques objections : « Eh ! que di}ble, s'écria mon homme, comptez-vous resterdans ce palais où j'ai déjà un froid horrible? Si RivaroP.
' Rivarol (1754-1801), un des plus fîa^ causeurs, un des plus spirituels ironistes du siècle. Son œuvre la plus sérieuse est le Discours sur l'Universalité de la langue française, couronné eu 1784 par TAcadémie de Berlin; son œuvre la plus brillante, le rzl'it A mannch d" nos grands hommes .■17t;S). C'estdans le Jour-
Champcenetz, Mirabeau-Tonneau' et moi avions eu la bouche en cœur, nous aurions fait de belle besogne dans les Actes des Apôtres ! Savez-vous que cette histoire de H ingant fait un boucan d'enfer? Vous vouliez donc vous laisser mourir de faim tous deux ? Ah 1 ah ! ah! pouf!... Ah! ah!... » Pelletier, plié en deux, se tenait les genoux à force de rire. Il venait de placer cent exemplaires de son journal aux colonies: il en avait reçu le payement et faisait sonner ses guinées dans sa poche. Il m'emmena de force avec La Boui^^^ tardais apoplectique, et deux émigrés en guenilles q^'. se trouvèrent sous sa main, dîner h London Taver\. II nous fit boire du vin de Porto, manger du roastbeeî et du plum-pudding à en crever.
« Comment, monsieur le comte, disait-il à mon cousin, avez-vous ainsi la gueule de travers ? » La Bouëtardais, moitié choqué, moitié content, expliquait la chose de son mieux ; il racontait qu'il avait été tout à coup saisi* en chantant ces deux mots : 0 bella Venere! Mon pauvre paralysé avait un air si mort, si transi, si râpé, en barbouillant sa bella Venere, que Pelletier se renversa dun fou rire et pensa culbuter la table, en la frappant en dessous de ses deux pieds.