VOYAGE E.\ AMÉRIQUE
réseaux de corail . Derrière les premiers plans s'élevaient les plus charmants de tous les arbres, les papayas : leur tronc droit, grisâtre et guilloché, de la hauteur de vingt à vingt-cinq pieds, soutient une touffe de longues feuilles à côtes, qui se dessinent comme T'S' gracieuse d'un vase antique. Les fruits, en forme de poire, sont rangés autour de la tige; on les prendrait pour des cristaux de verre; l'arbre entier ressemble à une colonne d'argent ciselé, surmonté d'une urne corinthienne. Enfin, au troisième plan, montaient graduellement dans l'air les magnolias' et les liquidambars.
Le soleil tomba derrière le rideau d'arbres de la plaine ; à mesure qu'il descendait, les mouvements de l'ombre et de la lumière répandaient quelque chose de magique sur le tableau ; là, un rayon se glissait à travers le dôme d'une futaie et brillait comme une escarboucle enchâssée dans le feuillage sombre; ici, la lumière divergeait entre les troncs et les branches, et projetait sur les gazons des colonnes croissantes et des treillages mobiles. Dans les cieux, c'étaient des nuages de toutes les couleurs, les uns fixes, imitant de gros promontoires ou de vieilles tours près d'un torrent, les autres flottant en fumée de rose ou en flocons de soie blanche. Un moment suffisait pour changer la scène aérienne : on voyait alors des gueules de four enflammées, de grands tas de braise, des rivières de laves, des paysages ardents. Les mêmes teintes se répétaient sans se confondre ; le feu se détachait du feu, le jaunu pâle du jaune pâle, le violet du violet: tout était éclatant, tout était enveloppé, pénétré, saturé du lumière.
^ Magnolias : arbrisseaux d'origine exotique, aujourd'hui acclimalés dans les régions méridionales de l'Europe, à feuillage lustré, à fleurs singulières d'éclat et de dimension.
Mais la nature se joue du pinceau des hommes: lorsqu'on croit qu'elle a atteint sa plus grande beauté, elle sourit et s'embellit encore. A notre droite étaient des ruines indiennes; à notre gauche, notre camp de chasseurs; l'ile déroulait devant nous ses paysages gravés ou modelés dans les ondes. A Torient, la lune, touchant Thorizon, semblait reposer immobile sur les côtes lointaines ; à Toccident, la voûte du ciel paraissait fondue en une mer de diamants et de saphirs, dans laquelle le soleil, à demi-plongé, avait l'air de se dissoudre...
Après le souper, je me suis assis à l'écart sur la rive; on n'entendait que le bruit du flux et du reflux du lac, prolongé le long des grèves; des mouches luisantes brillaient dans l'ombre et s'éclipsaient lorsqu'elles passaient sous les rayons de la lune. Je suis tombé dans cette espèce de rêverie connue de tous les voyageurs : nul souvenir distinct de moi ne me restait; je me sentais vivre comme partie du grand tout et végéter avec les arbres et les fleurs. C'est peut-être la disposition la plus douce pour Thomme, car, alors même qu'il est heureux, il y a dans ses plaisirs un certain fond d"amertume, un je ne sais quoi qu'on pourrait appeler la tristesse du bonheur. La rêverie du voyageur est une sorte de plénitude de cœur et de vide de tête qui vous laisse jouir en repos de votre existence : cest par la pensée que nous troublons la félicité que Dieu nous donne : l'âme est paisible, l'esprit est inquiet.